Histoire du Maroc

 

Le Maroc,    pays du soleil couchant, Maghrib al-'aqṣā, offre, dans l'ensemble de l'Afrique du Nord, une histoire originale. Il la doit sans doute à la puissante personnalité de ses peuples restés tout au long des siècles moins marqués des influences extérieures, notamment arabe, que l'Algérie et la Tunisie, mais tout autant à de vigoureux traits géographiques.

Maroc
Carte politique du Maroc
Maroc : drapeau
Maroc. Simple champ rouge, couleur de la dynastie royale depuis trois siècles, frappé en son centre, depuis 1915, de l'étoile chérifienne verte, en forme de pentacle (ou pentagramme, ou pentagone étoilé), qui n'est autre que l'emblème du sceau de Salomon.

Le Maroc océanique est largement ouvert vers l'ouest, mais une avancée du plateau central le sépare en deux bassins communiquant malaisément par le « pont de Rabat ». Le Maroc saharien est pauvre, périodiquement surpeuplé, marqué par le contraste des oasis et des grands espaces. Entre ces deux régions se dresse la montagne qui est un écran troué de passes plus ou moins aisées, où « la liberté s'est toujours maintenue sauvage et altière ».

Ces ensembles juxtaposés, sans point de convergence, ont joué chacun leur rôle dans l'histoire du Maroc.

Entre les arcs montagneux, le désert et l'Océan, frangé par la barre, le Maroc forme comme une île aux liaisons précaires. Comme dans toute la partie méridionale du bassin méditerranéen, nomades et sédentaires se sont affrontés au cours des siècles, cependant qu'à partir de la conquête arabe l'islam a marqué de ses traits propres la vie politique et sociale avec l'importance du pouvoir d'allégeance, l'absence de règle fixe de succession, le rôle des hérésies, des réformes et des confréries religieuses.

Bien qu'elle soit originale et qu'elle comporte de nombreux traits d'insularité, l'histoire du Maroc n'est pas celle d'un pays isolé, et l'on y retrouve les fluctuations de l'histoire mondiale : formation des grands empires de l'Antiquité, islamisation de la Méditerranée méridionale, influences des grandes découvertes, de l'impérialisme européen et de la décolonisation.

Le Maroc moderne illustre bien cette situation : cadre d'une lutte pour l'indépendance, acquise en 1956, il conserve cependant la structure de pouvoir monarchique antérieure à l'établissement du protectorat français. Bien que favorisé sur le plan des richesses minières et des conditions climatiques par rapport à ses voisins maghrébins, il connaît comme eux les difficultés propres aux pays héritant de la colonisation une infrastructure industrielle orientée vers la métropole, plaquée sur une base agricole en crise.

De même lui faut-il échapper au cercle du sous-développement, rester maître de ses destinées et affirmer sa personnalité : y parviendra-t-il par la voie du libéralisme économique, présentement adoptée par ses dirigeants ou par une autre option ? Ces choix semblent commander son avenir pour une longue période.

I -  Géographie
Entre la Méditerranée, l'Atlantique et le Sahara
Un relief très diversifié

 Parmi les pays de l'Afrique du Nord, le Maroc se distingue à la fois par l'altitude plus élevée de ses montagnes et par la remarquable extension des plaines et des plateaux. Le Haut Atlas occidental compte plusieurs sommets dépassant quatre mille mètres, dont le djebel Toubkal (4 165 m) qui est le point culminant de toute l'Afrique du Nord. En revanche, les surfaces planes ou peu accidentées couvrent près des deux tiers du pays.

Plateau de l'Oukaimeden, Maroc
Le plateau de l'Oukaimeden, à 3 200 mètres d'altitude, dans le Haut Atlas, sert de pâturage pour les éleveurs de la région. S'y trouve également une station de sports d'hiver, à 70 kilomètres seulement de Marrakech.

Dans l'ensemble des montagnes marocaines, le Rif, au nord, est un système à part dont la structure en nappes s'apparente à celle des unités telliennes d'Algérie. Relativement peu élevé (2 450 m au djebel Tidighine), le Rif est cependant une chaîne compliquée, déversée vers le sud, arquée et allongée d'est en ouest. Comme l'Atlas tellien qu'il prolonge, il contribue à l'isolement du littoral méditerranéen.

Au sud, le Haut Atlas, orienté est-nord-est - ouest-sud-ouest, est aussi dans le prolongement des montagnes algériennes de l'Atlas saharien  . C'est un énorme pli de fond soulevant, entre de grandes cassures, un bloc de roches anciennes, le Haut Atlas occidental, avec sa couverture secondaire, le Haut Atlas central et oriental. Cette chaîne rigide élevée, mais franchissable en deux ou trois endroits (Talremt, Tichka, Tizi-n-Test), tombe sur la mer par des plateaux tranchés brutalement par la côte.  

Vallée de l'Ourika (Maroc)
Située au sud de Marrakech, la vallée de l'Ourika, régulièrement arrosée par les abondantes crues de l'oued, présente un paysage de cultures sur de petites parcelles jusqu'aux élévations des contreforts de l'Atlas. Le vert de la végétation contraste ici avec le rouge de la terre à flanc de montagne.
Vallée du Dadès, Maroc
La vallée de l'oued Dadès, au cœur des montagnes du Haut-Atlas.

Le Haut Atlas et le Rif encadrent une région tabulaire, une meseta. À l'est, l'extrémité occidentale des hautes plaines oranaises constitue les hauts plateaux du Dahra au-dessus de la vallée de la Moulouya. À l'ouest, la Meseta marocaine est soulevée au maximum jusque vers quinze cents mètres dans le Massif central marocain, et ses roches anciennes sont recouvertes, à l'est, par la masse calcaire du Moyen Atlas. Dans sa partie orientale, le Moyen Atlas forme une chaîne plissée, dépassant trois mille mètres au-dessus de la Moulouya (Blou-Iblane et Bou-Nassere). Cet édifice compact et peu articulé, ce « dos que le Maroc tourne à l'Algérie » ne laissant entre le Rif et lui que l'étroit couloir de Taza, crée l'originalité du Maroc atlantique auquel rien, en Afrique du Nord, ne peut être comparé.

Enfin, dans l'extrême Sud, la bordure saharienne a été ployée jusqu'à plus de deux mille mètres en pli de fond dans l'Anti-Atlas, coupé en deux par la percée nord-ouest - sud-est de l'oued Drā. Au nord, l'Anti-Atlas est séparé du Haut Atlas par un long sillon interrompu par le volcan tertiaire du Siroua (3 300 m). Au sud, les crêtes monoclinales du djebel Bani s'enfoncent plus ou moins régulièrement sous les plateaux désertiques des hamadas.

Des domaines bioclimatiques contrastés

La disposition du relief, les influences conjointes de l'Océan et du désert, la position du pays en latitude et longitude font du climat marocain un climat méditerranéen à l'été sec, à la fois contrasté et nuancé.

Ici encore, le domaine le plus original est le domaine atlantique. La proximité de la mer atténue les écarts de température et accroît sensiblement l'humidité de l'air. Des cultures permanentes en terre sèche existent au Maroc à la latitude de Béchar et des grands ergs nord-sahariens. Cependant, la latitude et la distance de la côte imposent des subdivisions. Sur le littoral, au nord de Safi, règne un climat méditerranéen atlantique de type portugais, avec quatre cents à huit cents millimètres de précipitations ; au sud, c'est un climat canarien, tempéré, brumeux pendant la période estivale, mais avec des précipitations de plus en plus faibles vers le sud. Dans l'intérieur, au nord, les étés chauds et secs, les hivers frais ou froids selon l'altitude, avec des précipitations supérieures à quatre cents millimètres, s'étendent jusqu'en bordure du Moyen Atlas ; au sud, l'été est excessif, aride, et certaines années sont franchement désertiques.

Le domaine montagnard est naturellement plus complexe et varié. Les hivers y sont froids et pluvieux, le gel et la neige fréquents. Les étés sont chauds malgré l'altitude, et les orages font qu'ils ne sont pas absolument secs. De multiples climats locaux tiennent à la position en latitude et altitude, à l'exposition et la topographie.

L'est du Maroc se caractérise par une sécheresse accentuée (il y tombe partout moins de quatre cents millimètres d'eau par an) et par des écarts thermiques très sensibles entre l'hiver et l'été. Le gel et la neige sont loin d'y être inconnus : on retrouve là les traits du climat de l'Oranie. La région présaharienne exagère encore ces caractères. Les précipitations, inférieures à deux cents millimètres, y sont rares et irrégulières, et les écarts thermiques accusés aussi bien d'une saison à l'autre qu'entre le jour et la nuit. Seule la frange atlantique jouit de conditions légèrement plus modérées.

Comme dans tous les pays méditerranéens, l'obstacle majeur à l'épanouissement de la végétation est la sécheresse de l'été, à laquelle s'ajoute, au-dessus de mille mètres, le froid de l'hiver. Sur la côte, cette sécheresse est en partie compensée par les brouillards littoraux. Mais vers le sud et vers l'est, la moyenne des températures augmente alors que les précipitations diminuent. Les conditions défavorables de l'été méditerranéen tendent à occuper l'année entière ; et la végétation s'appauvrit et se disperse. Bien sûr, des facteurs locaux perturbent la régularité de cette dégradation. Les plaines atlantiques intérieures méridionales font déjà figure de demi-déserts. En montagne, au contraire, les étages élevés, sur les versants humides, conservent loin au sud un manteau forestier. Une fois de plus, la dorsale diagonale montagnarde sépare nettement un domaine atlantique d'un domaine oriental et saharien.

Le problème de l'eau

Ce rôle permanent de la montagne se retrouve, en dernier lieu, dans les caractères de l'hydrographie. Grâce à son altitude, le Maroc, mieux arrosé que le reste du Maghreb, est doté en son centre d'un véritable château d'eau d'où divergent de grands fleuves permanents vers l'Atlantique, tels le Sebou, le Bou-Regreg, l'Oum er-R'bia, le Tennsift, le Souss ; vers la Méditerranée, comme la Moulouya ; et même vers le Sahara : Drā, Dadès. Cependant, la plupart des cours d'eau marocains sont des oueds, c'est-à-dire des gouttières intermittentes, à sec en été, gonflées en automne et au printemps par des crues brutales et passagères.  

Vallée du Draa, Maroc
Entre Ouarzazate et les portes du désert, une palmeraie dans la vallée de l'oued Draa.

Ces conditions posent à l'homme un grave problème d'eau, que la technique moderne s'efforce de résoudre mieux qu'autrefois : excès d'eau, seulement, il est vrai, dans la basse plaine du Gharb, et surtout manque d'eau, en partie résolu par une irrigation à laquelle la plus grande partie du Maroc, le bled seguia, doit la vie.

Population, territoire et activités économiques

Après l'Indépendance, les effets du processus d'urbanisation, puis, dès la fin des années 1980, la baisse de la fécondité ont profondément transformé la structure démographique, territoriale et économique du Maroc. La disparité entre les modèles traditionnels de la vie sédentaire et de la vie nomade a presque disparu dans ce pays situé aux portes de l'Europe, mais les réalités du monde du désert, des oasis et des montagnes ne se sont pas complètement effacées, alors que les espaces dynamiques restent polarisés sur le littoral atlantique.

Des progrès ont été réalisés dans divers secteurs. Toutefois l'agriculture demeure fragile et la modernisation du système productif, des services et des infrastructures ne permet pas encore un véritable décollage économique. Le tourisme et les revenus des émigrés à l'étranger constituent des sources précieuses de devises, mais elles sont vulnérables. Si la politique de réformes a permis des avancées indéniables dans la démocratisation (approbation en 2004 du nouveau Code de la famille, Moudawana) et dans les domaines des droits de l'homme (de la liberté d'expression à la reconnaissance des héritages berbères), de véritables clivages persistent entre le monde urbain et le monde rural, et continuent d'aggraver les disparités sociales. Le poids de l'économie informelle est prépondérant, sans oublier les activités illégales (comme la production de cannabis).

Population et organisation du territoire

À la fin des années 2000, le Maroc compte plus de 30 millions d'habitants (33,7 millions d'hab. d'après les estimations de 2007, y compris les populations résidant au Sahara occidental), et se place au deuxième rang des pays du Maghreb, juste derrière l'Algérie. Les effectifs de la population ont été multipliés par six au cours du xxe siècle, passant de moins de 5 millions en 1900 à 10 millions en 1956 et à 20 millions en 1982. La densité moyenne de la population, 66 habitants par kilomètre carré, ne rend pas compte des déséquilibres démographiques entre les seize régions officielles (y compris les provinces sahariennes « revendiquées »).

Une diagonale transversale, allant du nord-est (Oujda) au sud-ouest (Agadir), semble partager l'espace marocain en deux zones extrêmement différentes : les régions occidentales atlantiques et centrales, avec celles du nord méditerranéen, qui sont densément peuplées et où résident au moins les quatre cinquièmes de la population, et les régions périphériques de l'Est et du Sud, faiblement habitées ou en déprise démographique.

Cette représentation géographique, simple et tranchée, gagne à être mieux interprétée à travers un modèle d'analyse « centre-périphérie », axé sur des « gradients de dynamisme régional » (J.-F. Troin). Le véritable centre névralgique du Maroc est polarisé par le système métropolitain Casablanca-Rabat. Ce « moteur » économique se développe le long du corridor urbain du littoral atlantique et rayonne en auréole vers l'intérieur, englobant les espaces un temps définis sous le protectorat français comme le « Maroc utile ».

Plusieurs « antennes » métropolitaines, les anciennes capitales impériales (Fès, Marrakech, Meknès) ou des pôles urbains et administratifs plus récents, viennent relier cette armature. Bien intégrées, ces dernières jouent le rôle de noyaux d'encadrement et de « relais de transmission » vers des espaces intermédiaires et « de transition » qui sont actuellement en profonde mutation (du Prérif au Moyen Atlas, à l'Haouz, l'espace régional de Marrakech, etc.). Les grandes chaînes montagneuses de l'Atlas, disposées en arc de cercle, et celles du Rif, au nord, constituent une « barrière » qui conditionne fortement les activités humaines et crée des ruptures profondes dans l'organisation territoriale. Au-delà se situent les « marges » périphériques du système. Ces régions excentrées, démographiquement et économiquement pauvres, arides, steppiques ou désertiques, relativement repliées sur elles-mêmes, se déploient le long de la frontière algérienne, depuis le seuil de l'Oriental vers le sud et le Sahara occidental. Cette analyse met aussi en évidence des espaces d'« exception », densément peuplés, dynamiques et autonomes, situés aux angles stratégiques de ce modèle territorial : la péninsule tingitane, les agglomérations de Nador, d'Oujda, d'Agadir.

De la transition démographique à la persistance des inégalités sociales et territoriales

L'accroissement annuel de la population est en fort recul, il s'établit à 1,4 p. 100 entre 2000 et 2005, contre 3,1 p. 100 pour la période 1965-1970. D'après les projections du Haut-Commissariat au plan (2007), la charge démographique supplémentaire est estimée à 300 000 personnes par an : en 2030, le pays compterait entre 38 et 42 millions d'habitants.

Après une phase de véritable explosion démographique, la fécondité a subi une brusque régression : de 7 enfants par femme en 1970, le Maroc est passé à 4 en 1980, à 3,7 en 1995, et s'approche progressivement du seuil de 2 enfants (2,4 en 2009, d'après la Banque mondiale). Par rapport aux pays d'Amérique du Sud ou du Sud-Est asiatique, le Maroc a connu une transition démographique tardive et accélérée, qui démarre vers le milieu des années 1970, et qui est comparable pour nombre d'aspects à celle de l'ensemble du Maghreb. La baisse de la fécondité s'est accompagnée d'une nette augmentation de l'espérance de vie, qui dépasse 70 ans. Mais la population reste dans l'ensemble très jeune : 29 p. 100 a moins de 15 ans en 2009 (le double de l'Union européenne), contre 50 p. 100 en 1970, et la part des plus de 65 ans ne représente que 6 p. 100 du total.

L'amélioration des structures sanitaires, le niveau de l'instruction féminine et l'élévation de l'âge du mariage ont contribué à la transition démographique. Mais cela n'explique pas tout. Si la baisse de la fécondité dans les milieux ruraux semble plaider pour une « transition de pauvreté » (R. Escallier), l'émigration internationale constitue, par le biais des retombées socioculturelles induites notamment sur les régions de départ, un facteur complémentaire pour la compréhension du phénomène.

Les indicateurs démographiques montrent une société fortement contrastée en raison des disparités régionales et des inégalités liées aux lieux de résidence ou au milieu social. Alors que huit personnes sur dix ne savaient ni lire ni écrire en 1956, presque la moitié de la population demeure analphabète (47,7 p. 100 en 2006) et surtout les femmes (environ 60 p. 100). Certes, des efforts ont été réalisés dans ce secteur (les dépenses pour l'instruction représentaient 6,7 p. 100 du P.I.B. en 2005), mais la sous-scolarisation est diffuse et touche particulièrement les filles dans les milieux ruraux les plus reculés. Le niveau s'améliore dans les régions de forte émigration internationale. En 2006, les indices de mortalité infantile (36 p. 1000) et juvénile (40 p. 1000, au-dessous de 5 ans) demeurent parmi les plus élevés du monde arabe. Il en va de même pour la mortalité maternelle (220 p. 1000) qui a peu évolué dans les années 1990. Ces indicateurs sont très variables : l'indice de fécondité est de 2,1 en ville contre 3,1 en campagne ; si, dans les villes les plus modernes, comme Casablanca, la mortalité infantile dépasse à peine 15 p. 1000, dans les régions moins développées, elle franchit le taux de 57 p. 1000. Paradoxalement, au Maroc, la surmortalité s'est accrue dans le monde rural : dans les campagnes, moins d'un foyer sur cinq a accès à l'eau potable.

Mobilités et urbanisation

Plus du tiers de la population marocaine vit au-dessous du seuil de pauvreté. L'exode rural a drainé vers les villes de nouvelles inégalités sociales, et le chômage y est plus élevé. Les bidonvilles, l'« habitat sous-intégré » et, plus généralement, l'habitat non réglementaire continuent de marquer les paysages urbains.

Les héritages de la colonisation, avec notamment un balancement spectaculaire, dès le début du xxe siècle, du centre de gravité continental du pays vers le littoral atlantique, ne se sont pas estompés après l'Indépendance. La population urbaine est passée de moins de 500 000 personnes en 1900 à 2,65 millions en 1952 (25 p. 100) et à 16,5 millions en 2004, date du dernier recensement. Les politiques d'aménagement – tout en attribuant une priorité au rééquilibrage des zones rurales – n'ont pas réussi à maîtriser le processus d'urbanisation. Une véritable révolution a inversé le rapport rural-urbain, et près de six personnes sur dix vivent en ville. Une augmentation de 4,4 millions de citadins a été enregistrée entre 1995 et 2010.

Déclenchées dès les années 1930, les migrations vers les villes, après la période la plus aiguë de l'exode rural (les décennies 1950-1970), sont entrées dans une seconde phase au cours des années 1990. Celle-ci est moins déstructurante que la précédente du point de vue social, culturel et économique. Associées à l'affaiblissement de l'exode rural et au ralentissement du rythme de croissance des métropoles (qui continuent cependant de s'étaler), les mobilités interurbaines sont devenues dominantes, les migrations des campagnes vers les villes tenant une place mineure. Ces mobilités intéressent particulièrement les agglomérations moyennes et petites ; d'une part, elles contribuent à retenir les flux au niveau régional et, d'autre part, s'articulent aux flux migratoires internationaux.

Un temps défini comme un pays de « villes et de tribus » (J. Berque, 1958), le Maroc montre aujourd'hui une armature urbaine complexe et diversifiée, alors que les sociétés citadines sont plus composites et hétérogènes. Les métropoles millionnaires sont au nombre de trois : le Grand Casablanca, « capitale économique » (population estimée à 3,6 millions d'habitants en 2008) ; Rabat-Salé (1,7 million), la capitale politique et administrative du royaume ; Fès, l'ancienne capitale makhzénienne (1 million). Au deuxième rang se situent Marrakech   (887 000 hab.) qui commande son espace régional, Agadir (679 000 hab.) en pleine expansion au sud-ouest, Tanger (près de 700 000 hab.) située en face de l'Europe, et Meknès (570 000 hab.)  . À l'échelon suivant, d'autres grandes villes façonnent les territoires régionaux : Oujda (420 000 hab.) dans l'Oriental ; Kénitra dans le Gharb ; Safi dans les Abda ; Tétouan (340 000 hab.) dans le Nord, en complémentarité avec Tanger. Au niveau inférieur émergent une dizaine de villes provinciales comptant entre 100 000 et 200 000 habitants, dont Nador près de l'enclave espagnole de Melilla, Mohammédia et El-Jadida sur le littoral occidental, Beni Mellal et Khouribga dans les plaines et les plateaux, Taza dans le Prérif, El Ayoune le pôle des provinces sahariennes. En dessous se situent vingt-six villes moyennes (entre 50 000 et 100 000 hab.) et une soixantaine de villes de rang mineur (entre 20 000 et 50 000 hab.), assumant différentes fonctions administratives, productives, commerciales ou de relais. Soutenu également par plusieurs dizaines de petites villes, l'ensemble du maillage urbain est estimé à trois cents unités.  

Marché à Marrakech (Maroc)
Au Maroc, une grande partie de la population vit en ville, où le travail s'organise principalement dans le souk, qui regroupe artisans et commerçants.
Médina de Meknès (Maroc)
Scène de rue dans la médina de Meknès, où les souks de la ville, organisés autour de la Grande Mosquée, regroupent tous les artisans par corps de métiers (teinturiers, ferblantiers, vanniers, menuisiers.).
Maroc : territoire et activités
Répartition administrative, pôles urbains et économiques du Maroc.

C'est la grande conurbation atlantique qui domine la vie du Maroc. Structurée en corridor urbain, de Kénitra au Nord à El Jadida au Sud, cette « région urbaine » comprend dans son système les deux métropoles majeures, plusieurs pôles intermédiaires (Mohammédia, Témara, Benslimane, Berrechid et des villes secondaires et satellites). S'étirant, dans sa vision plus ample, sur près de 250 kilomètres en longueur, jusqu'à Jorf-Lasfar (important complexe industrialo-portuaire inauguré en 1982), et entre 20 et 30 kilomètres vers l'intérieur, elle s'appuie sur un réseau d'infrastructures et d'équipements dense (trois axes routiers, deux autoroutes, une voie ferrée, quatre ports et deux aéroports internationaux). Absorbant, en 2005, 7,5 millions d'habitants (l'équivalent de 20 p. 100 de la population totale et 40 p. 100 de la population urbaine) sur 2 000 kilomètres carrés, cet ensemble produit 70 p. 100 du P.I.B. industriel national, et monopolise les fonctions décisionnelles, économiques, politiques et culturelles du Maroc. Ce système constitue la plus « complexe aire métropolitaine maghrébine » (J.-F. Troin), au sein de laquelle, à l'image même du Maroc, se côtoient d'immenses richesses et de grandes pauvretés.

L'évolution de l'économie
L'agriculture

 L'économie marocaine demeure tributaire des conditions climatiques : les résultats de la production agricole continuent de peser sur l'évolution générale du système économique et, en raison également d'un manque de diversification, varient en fonction de l'abondance des pluies, des périodes récurrentes de sécheresse ou des inondations. Le rendement de l'agriculture a une influence cruciale sur le « climat des affaires » dans les différents secteurs de l'économie nationale, et sur l'état d'âme de la société marocaine, bien que les statistiques montrent une régression lente et progressive du poids de ce secteur. En 2006, le primaire a représenté 15,7 p. 100 du P.I.B. et 13,9 p. 100 en 2005 (20 p. 100 en 1970). L'agriculture occupe cependant 45 p. 100 de la force de travail, l'équivalent de 6 millions de paysans. Pourtant, depuis le milieu des années 1970, la balance commerciale agroalimentaire est en déficit, en raison de l'amélioration des régimes alimentaires, de l'augmentation de la population et de la hausse du niveau de vie.

Amandiers dans le Haut-Atlas, Maroc
Floraison des amandiers dans le Haut Atlas, à la fin de l'hiver.

La surface agricole utile couvre un peu plus de 20 p. 100 de la superficie du pays (hors Sahara occidental) et la moitié est consacrée aux céréales. Les parcours en pâturage représentent 47 p. 100 et les forêts 6,8 p. 100, le quart restant est inculte. Le développement des périmètres irrigués, grâce à la « politique des barrages » lancée dans les années 1970 qui a permis la construction de quatre-vingt-cinq ouvrages, a pu faire considérer le Maroc comme la « Californie du Maghreb ». Ce pays est d'ailleurs riche en ressources en eau et se prévaut de grandes traditions hydrauliques (khettaras).  

Le barrage de Bin el-Ouidane
Le barrage de Bin el-Ouidane, au Maroc.

Après l'Indépendance, la politique agricole fut contradictoire : l'État se posa en défenseur de la propriété privée, freinant les volontés de collectivisation des terres et les efforts de type coopératif. Cette attitude eut tendance à négliger les transformations sociales du monde rural traditionnel, en privilégiant la modernisation sur des bases « techniques » (mécanisation, équipements, irrigation). Cette tâche fut confiée initialement à des organismes ministériels puis à des Offices régionaux de valorisation agricole. Mais ces efforts, suivis d'un désengagement de l'État, n'ont pas atténué le contraste entre l'agriculture avancée, spéculative et industrielle, et l'agriculture traditionnelle, vivrière, de culture sèche (bour) ou bénéficiant de la petite hydraulique. Localisée principalement dans les riches plaines agricoles du Gharb, de la Chaouia, du Tadla, du Haouz, du Saïs et des Doukkala (où ont été développées des cultures en serre), la première profite de la grande hydraulique et des périmètres irrigués. Très fragile, l'agriculture traditionnelle est assez morcelée, dispersée en plusieurs parcelles et soumise à une multiplicité de statuts fonciers. La plupart des foyers ruraux disposent de moins de 5 hectares.

Outre les céréales (blé, orge, froment et maïs) qui couvrent plus de 5 millions d'hectares et dont la production est très fluctuante (91 millions de quintaux en 2006, 23 millions en 2007), les principales productions sont constituées par la betterave sucrière (4,5 Mt), le riz, le coton et les légumineuses. À ces derniers s'ajoutent les agrumes (sur 81 200 ha), dont la production s'élève à 1,25 million de tonnes en 2005, ce qui place le Maroc à la 17e place mondiale. Avec les légumes (tomates, carottes, poivrons), les primeurs, les fruits et les fleurs, une bonne partie de ces productions est destinée à l'exportation. L'olivier occupe 500 000 hectares. La vigne, assez répandue dans la région de Meknès, permet également une importante production de vin. La culture des dattes (700 000 tonnes sur moins de 50 000 ha en 2005) est concentrée dans les vallées des revers de l'Atlas, les oasis de l'Oriental et du Sud.

Dans le Rif, les superficies destinées à la culture traditionnelle du kif ont été multipliées par trente depuis les années 1960 en raison de l'augmentation de la consommation mondiale de cannabis : elles se seraient étendues, selon une enquête de 2003, à 134 000 hectares et occuperaient jusqu'à 100 000 familles. Les tentatives de reconversion, démarrées dès les années 1960 et qui ont bénéficié plus récemment de divers projets financés par l'U.E., ne sont pas parvenues à assurer aux paysans les ressources correspondantes et alternatives à la vente du cannabis. Celle-ci est estimée à 12 milliards de dollars, l'équivalent de la valeur du total des exportations.

À l'instar de l'agriculture, l'élevage dépend fortement des variations climatiques et apparaît peu compétitif. Il occupe 20 p. 100 de la population rurale. L'élevage des ovins   (plus de 17 millions de têtes en 2005) est assez répandu dans les zones des plateaux et dans les montagnes, permettant au Maroc d'occuper la 14e place mondiale. Les chèvres sont élevées surtout dans les régions méridionales, les dromadaires dans les zones sahariennes. Pour la production de laine, très utilisée dans l'artisanat traditionnel (tapis, couvertures), le Maroc occupe la 12e place mondiale (en 2005). Le pays dispose également d'un cheptel important de bovins et d'équidés.

Marché aux moutons, Maroc
L'élevage ovin est encore très présent dans les montagnes: marché aux moutons d'Imilchil, dans le Haut-Atlas.

La pêche enregistre de bons résultats : le secteur emploie 400 000 personnes et totalisait, en 2005, un peu moins d'un million de tonnes de prises (surtout thons, sardines et fruits de mer).  Les principaux ports sont ceux de Casablanca, Safi, Agadir et El-Hoceïma. Vers le milieu des années 1990 s'est manifesté un contentieux sur le droit d'exploitation des bateaux européens (notamment espagnols) dans les eaux territoriales marocaines. Le Maroc réclamait la diminution de leur nombre et la réduction de 65 p. 100 des prises, mais ces réclamations ont surtout servi d'argument pour mieux négocier l'accord d'association avec l'U.E. en 1995.

Port d'Agadir, Maroc
Agadir s'est développée en tant que port sardinier pendant la période française, au début du XXe siècle. C'est toujours l'un des premiers ports de pêche du Maroc.
Ressources minières et énergie

À la différence des autres pays du Maghreb, le Maroc est dépourvu de ressources énergétiques, à l'exception d'un gisement de charbon à Jerada, auquel s'ajoutent de très modestes quantités d'hydrocarbures (Sidi Kacem et Sidi Rhalem) et un certain potentiel hydroélectrique, soumis d'ailleurs aux aléas climatiques. Des gisements de gaz et de pétrole ont été repérés au large de Kénitra, d'Essaouira et du Sahara occidental, laissant espérer une autonomie énergétique pour les décennies à venir. De fait, 90 p. 100 de l'approvisionnement énergétique est importé (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Russie), notamment du pétrole, ensuite raffiné dans les sites de Mohammedia (S.A.M.I.R., Société anonyme marocaine de l'industrie du raffinage) et de Sidi Kacem (S.C.P., Société chérifienne des pétroles). Les différends politiques avec l'Algérie (notamment à propos du Sahara occidental) ont longtemps entravé la coopération énergétique entre les deux pays frontaliers. Le gazoduc Maghreb-Europe, reliant l'Algérie à l'Espagne, traverse sur 545 kilomètres le Maroc qui perçoit en droits de passage l'équivalent de 6 à 7 p. 100 du prix du gaz exporté. Il est destiné à terme à fournir en gaz le pays : en 2007 a été lancé le projet d'une centrale électrique hybride (gaz et énergie solaire) à Aïn-Beni-Mathar (près d'Oujda), qui a été inaugurée en 2010.

Le secteur de l'extraction minière est pratiquement monopolisé par les phosphates, la plus importante richesse du pays. En 2006, le Maroc est, avec plus de 25 millions de tonnes (19,6 Mt en 2000), le troisième producteur mondial après la Chine et les États-Unis et le premier exportateur : il détient les trois quarts des réserves de la planète, si l'on considère aussi les gisements du Sahara occidental. Avec leurs dérivés (acide phosphorique et engrais), les phosphates constituent le principal poste des exportations.

Les phosphates, extraits dans les plateaux des régions de Khouribga, Youssoufia, Ben Guérir, Sidi Hajjaj et Bou Craa (Sahara occidental), sont acheminés vers les principaux ports atlantiques pour l'exportation ou la transformation : Casablanca, Safi (Maroc-Phosphore I et II, Maroc-Chimie I et II), Jorf Lasfar (Maroc Phosphore III et IV), El Marsa (le port de El Ayoune, au Sahara). L'exploitation de cet « or blanc » est contrôlée par l'État, à travers l'Office chérifien des phosphates (O.C.P.).

Le sous-sol marocain est également riche d'autres minerais et métaux. Dans l'arrière-pays de Nador sont extraits des minerais de fer. Des gisements de manganèse sont situés à Bouarfa et à Imini (Ouarzazate) ; le plomb (13e place mondiale en 2006) est exploité à Jerada et Khouribga ; le cobalt est extrait dans l'Anti-Atlas, le zinc (77 Mt) à Guémassa, l'argent (15e place mondiale en 2006) à Imiter près de Ouarzazate. À cette production s'ajoutent le cuivre, l'étain, la barytine et le sel. L'extraction, dépendante de la demande internationale, soumise à l'augmentation des coûts de production et à l'éloignement des ports, constitue actuellement un secteur en stagnation et en forte difficulté.

L'industrie

Le Maroc dispose d'un système industriel assez modeste, qui contribue pour un peu plus de 30 p. 100 au P.I.B. et emploie moins de 20 p. 100 de la population active (2006). Si l'appareil productif est relativement diversifié, il demeure déséquilibré en raison de sa répartition territoriale, de la différence entre les niveaux de qualification et de modernisation des entreprises, ainsi que par la faiblesse de la grande industrie. Bien qu'elle ait été une des priorités gouvernementales, l'industrie souffre de la carence d'infrastructures, des difficultés de diffusion à l'intérieur du pays et d'une double concurrence : l'économie parallèle, avec la production informelle et peu qualifiée, et la concurrence internationale, dont les conséquences risquent de s'aggraver après l'ouverture de la zone de libre-échange avec l'U.E. prévue à l’horizon de 2012.

La politique dirigiste qui suit l'Indépendance donne la priorité à la création de l'industrie de base (raffinage, pétrochimie, traitement des phosphates, mécanique, cimenteries). Les années 1970 sont marquées par la « marocanisation » des entreprises et par la valorisation des exportations, associées à la production de biens de substitution aux importations (agroalimentaire). Au cours des années 1980, le programme d'ajustement structurel favorise les privatisations (développement du textile et de l'électronique), et la décennie suivante voit l'arrivée d'importants investissements étrangers, qui se poursuivent actuellement avec des firmes multinationales.

Les établissements les plus importants sont localisés dans la wilaya de Casablanca et dans l'axe qui la relie à Kénitra. Ils occupent entre la moitié et les trois quarts de la main-d'œuvre industrielle nationale. Cette zone concentre jusqu'à 80 p. 100 des activités de commerce de gros, tous les sièges des banques et des holdings internationales présentes au Maroc. La deuxième ville industrielle est Tanger  , destinée à une forte expansion, grâce à la création d'une zone franche près du nouveau port de conteneurs, Tanger-Med. Suivent, en nombre d'emplois, Rabat-Salé, Fès, Marrakech et Agadir.

Port de Tanger, Maroc
Le vieux port de Tanger, dominé par la vieille ville et la casbah. Située dans le nord du Maroc, près du détroit de Gibraltar, Tanger est la deuxième ville industrielle du pays.

Dans l'industrie légère, le textile (filature, coton), avec l'habillement et la confection, est orienté à l'exportation. Avec la transformation agroalimentaire, ces branches occupent le tiers de la main-d'œuvre industrielle et cumulent la moitié des usines. L'agroalimentaire concerne principalement la transformation du sucre, du blé, la préparation des conserves (poisson, jus de fruit, légumineuses). S'y ajoutent la fabrication de la bière et le vin. L'industrie sucrière, majoritairement contrôlée et subventionnée par l'État jusqu'au milieu des années 1990, a subi depuis lors une forte privatisation : le principal groupe sucrier est la Cosumar, filiale de l'Omnium nord-africain, premier holding industriel et financier privé marocain. L'artisanat traditionnel, mondialement reconnu pour la fabrication des tapis, est assez répandu dans les villes impériales. La tannerie constitue une autre activité traditionnelle (Fès et Marrakech).

L'industrie mécanique est active dans l'assemblage de véhicules. La métallurgie est modestement développée, à l'exception du laminoir de Nador et du site en projet au sein du parc industriel de Jorf Lasfar (500 ha), destiné à devenir un des plus grands d'Afrique, dont les aménagements ont été lancés par le roi en décembre 2007 et dont la mise en service est prévue pour 2015. Le développement industriel (chimie, raffinage, textile), ainsi que celui de certaines filières artisanales (tannerie, coloration de la laine, métaux), joint à la dispersion des activités en dehors des zones industrielles engendrent de graves problèmes de pollution.

Les activités tertiaires et le tourisme

Les services contribuent pour 55 p. 100 à la formation du P.I.B. et emploient 35 p. 100 des actifs. Les trois quarts des échanges commerciaux du Maroc se font avec l'U.E. : la France est le principal partenaire, suivie par l'Espagne. Seuls 10 p. 100 des exportations concernent des produits technologiques. L'implantation récente de centres d'appel et la diffusion des nouvelles technologies (téléphones mobiles, Internet) ont permis de créer des milliers d'emplois.

Mais le secteur stratégique est le tourisme. Grâce aux potentialités du patrimoine culturel et naturel (huit sites sont classés par l'U.N.E.S.C.O. sur la liste du Patrimoine mondial de l'humanité, dont six médinas) et au tourisme balnéaire, il est devenu, à partir des années 1980, une ressource primordiale de l'économie nationale : en 2005, il a participé pour 8 p. 100 au P.I.B., dépassant la valeur des exportations de phosphates. Après quelques variations au cours des années 1990, le pays se rapproche des 6 millions de visiteurs annuels (y compris les ressortissants marocains à l'étranger). L'État développe des programmes très ambitieux : en attirant les investissements étrangers, il envisage de porter à 10 millions le nombre des visiteurs en 2012. Pour concurrencer les marchés méditerranéens (Tunisie, Turquie, Égypte), il a mis en chantier le « plan Azur », consistant dans la réalisation de six nouvelles stations balnéaires (de Saïdia sur la Méditerranée à Taghazout, au sud d'Agadir), lesquelles devraient permettre de doubler l'actuelle capacité d'accueil (90 000 lits).

Les ressortissants marocains à l'étranger (R.M.E.) sont estimés à 3 millions au moins (2007), y compris les binationaux, les migrants clandestins ou en situation irrégulière. La plupart vivent en Europe, surtout en France. Les flux plus récents ont privilégié l'Espagne et l'Italie. Les États-Unis et le Canada sont d'autres destinations, avec les pays du Golfe et la Libye. Les revenus des migrants (dont 90 p. 100 sont représentés par les transferts des R.M.E. installés en Europe) constituent la première source en devises du Maroc. Mais le pays est devenu aussi un lieu de transit et d'accueil des nouveaux migrants subsahariens, souvent clandestins, à destination de l'U.E.

Le réseau routier, très dense, comprend un peu moins de 60 000 kilomètres, dont 32 700 kilomètres goudronnés. Le réseau autoroutier est en phase d'expansion : 1 145 kilomètres sont en service en 2010, qui seront portés à 1 800 kilomètres en 2015. Avec moins de 2 000 kilomètres, le réseau ferroviaire a peu évolué mais est destiné à se moderniser. Un projet de T.G.V. entre Tanger et Casablanca a été lancé en 2007 ; celui-ci doit s'intégrer, à l'horizon 2013, à l'extension du réseau existant. Le pays a connu d'importantes transformations dans les transports, permettant une meilleure circulation des personnes et des marchandises et une desserte plus efficace des zones internes, mais les milieux ruraux continuent de souffrir de l'enclavement.

Situé entre trois « mers » – l'Atlantique, la Méditerranée et le Sahara –, « les pieds en Afrique et la tête en Europe » (d'après la formule du roi Hassan II), le Maroc des années 2000 apparaît comme un pays ouvert sur le monde et destiné à se moderniser, à condition que les élites politiques et économiques montrent leur volonté de dépasser les clivages et de réduire les inégalités les plus aiguës qui continuent de marquer la société et le territoire marocains.

II -  Histoire
Le Maroc antique

Le Maroc sort de l'ombre de la préhistoire et des mythes de la légende au moment où la thalassocratie phénicienne y établit ses comptoirs. Les premières installations à Liks (Larache), Tingi (Tanger) puis Tamuda (Tétouan) permettent les échanges avec l'intérieur et sont des relais sur la route de l'or. Le périple d'Hannon, entre 475 et 450 avant J.-C., mené jusqu'au Gabon, peut apparaître, malgré les obscurités dont il reste entouré, comme l'« acte de naissance de l'histoire marocaine ». Les colonies phéniciennes, pendant près d'un millénaire, diffusent, parmi les tribus locales, leur civilisation avec l'usage des métaux et de plantes nouvelles, leur langue et leur culte.

Ici comme dans le reste de l'Afrique du Nord, Rome succède à Carthage. Son influence se fera d'abord sentir par l'intermédiaire des dynasties locales qui inaugurent une brillante civilisation berbéro-romaine. De ces souverains, Juba II, qui règne des hauts plateaux orientaux à l'Atlantique de 25 avant J.-C. à 23 après J.-C., est le plus célèbre. L'annexion proclamée en 40, Ptolémée, son fils, va transformer le nord du pays en province romaine, la Mauritanie Tingitane, que la Moulouïa sépare de la Césarée, ou province de Cherchell. Au-delà, vers le sud, des postes avancés et des comptoirs élargissent l'influence romaine. La Mauritanie, dirigée d'abord par un procurator, sera rattachée à la Bétique en 285. La province est mise en valeur par la création de routes et de villes (Volubilis), par le développement agricole et un commerce actif.

À la fin du iiie siècle, dans la crise que traverse l'Empire, le Maroc romain est progressivement abandonné ; seuls sont conservés, avec la région de Tanger, certains points de la côte comme Essaouira (Mogador). L'intérieur s'enfonce dans les « siècles obscurs » (E. F. Gauthier). Dans l'effondrement de l'Empire romain, au moment où arrivent les Vandales, la présence chrétienne semble se maintenir vivace et les cités poursuivre leur existence.

Islamisation et grandes dynasties berbères (VIIe-XVe s.)

Avec l'islamisation, le Maghreb, échappant à la latinité et au christianisme, se trouve désormais rattaché au monde de la Méditerranée orientale. L'Islam tente de recréer à son profit l'unité de la mer intérieure et va, non sans difficulté, soumettre l'Afrique du Nord entre le milieu du viie siècle et le début du viiie. Avec Mūsā b. Nuṣayr, gouverneur de l'Ifrīqiya (l'actuelle Tunisie), commencent l'organisation de la conquête et la soumission des Berbères par la conversion et l'enrôlement dans les armées arabes partant pour la conquête de l'Espagne. Dans cette première phase, si importante dans le domaine culturel (l'arabe) et le religieux (l'islam), le Maroc reste divisé en tribus ou confédérations berbères plus ou moins indépendantes dont une des plus remarquables, celle des hérétiques Barghawāṭa, constituera, jusqu'au xiie siècle, une entité politique sur l'Oum er-R'bia.

Le royaume idrīside (686-917)

Le pays va sortir de cette confusion avec la constitution du royaume idrīside. Idrīs Ier, échappé au massacre des descendants du Prophète en 786, s'est réfugié en Afrique du Nord et s'installe à Oulila (Volubilis). Bien accueilli, usant de son autorité religieuse, habile à nouer des relations avec les tribus, il étend son autorité. Son fils Idrīs II continue son œuvre. Il élargit le royaume vers le sud et l'est. Contrôlant le carrefour des routes marocaines, il développe Fès dont il est sinon le fondateur, du moins le véritable créateur. Il donne ainsi au Maroc sa capitale qui dispose d'une excellente situation géographique. Tôt renforcée d'immigrés de Cordoue ou de Kairouan, elle devient un important centre intellectuel et religieux. La mort d'Idrīs II remet en cause son œuvre d'unification. Les difficultés de succession s'aggravent des rivalités entre Fāṭimides, qui se sont imposés en Ifrīqiya, et Omeyyades de Cordoue, pour lesquels le Maroc est enjeu d'importance. De ces luttes religieuses, tribales, politiques et des rivalités économiques, le détail échappe à l'historien. Cependant, à travers la décadence idrīside se maintient un important commerce, notamment vers le Sahara d'où arrivent l'or et les esclaves. À l'occasion de ces troubles du ixe et du xe siècle, où se sont affrontées les trois grandes influences de l'histoire du Maroc, l'écart s'accroît entre la prospérité de l'ouest du Maghreb et l'appauvrissement de l'est ravagé par les invasions des nomades hilāliens et maqils.

Des conquérants réformistes : les Almoravides

L'apparition de la dynastie des Almoravides (al-murābiṭūn, les gens du ribāt) fait pour longtemps prédominer les influences du Sud sur celles de l'Orient. La tribu des Lamtūna, maîtresse des routes caravanières du Sahara occidental, poussée par le désir des riches terres du Nord et par le zèle réformiste dont l'a enflammée le prédicateur 'Abd Allāh b. Yāsīn dans le ribāt (couvent) du Sénégal, conquiert en quelques années le Maroc et crée un vaste empire ibéro-maghrébin. Premier exemple des mouvements qui vont désormais marquer l'histoire du pays : l'union d'une passion religieuse, d'une poussée ethnique, d'une ambition économique porte au pouvoir une nouvelle dynastie.

La grande cité caravanière de Sidjilmāsa, carrefour des routes sahariennes, est enlevée en 1054, la capitale du Sous, Taroudant, en 1057. Sous la conduite de Yūsuf b. Tāshfīn, les conquérants débordent au nord de l'Atlas. La fondation de Marrakech, en 1062, fournit au Maroc sa deuxième capitale, inaugure le nouveau destin bâtisseur de ces nomades. Fès prise en 1069, les Almoravides poussent vers l'ouest, jusqu'en Kabylie. Mais c'est essentiellement dans l'axe nord-sud que s'affirme le nouvel empire.

En Espagne, la reconquête chrétienne (Tolède est prise en 1085) menace les princes musulmans, les reyes de taifas, raffinés et divisés. Yūsuf b. Tāshfīn vient au secours de l'Islam, remporte la victoire de Zellaca (1086) sur les troupes d'Alphonse VI de Castille, se retourne contre les principautés musulmanes qu'il enlève les unes après les autres. La dernière fut Valence, défendue par le Cid, en 1103. Au sud, battant l'empire de Ghāna en 1077, les Almoravides avaient assuré leur contrôle des routes de l'or. Ainsi est constitué, au début du xiie siècle, un immense empire s'étendant sur l'Espagne musulmane, le Maghreb occidental et central, le Sahara. La prospérité économique, fondée sur les échanges complémentaires entre le Nord et le Sud et sur le contrôle des routes vers l'Afrique noire, entretient une importante renaissance artistique, symbiose entre les influences andalouse, marocaine et saharienne.

L'épopée des Almoravides ouvre une période de domination marocaine dans l'Islam occidental. Pourtant, leur empire est bientôt menacé. Les descendants des grands fondateurs n'ont point leur valeur. La vie religieuse se sclérose rapidement, laissant s'éteindre la flamme réformatrice. L'étendue même des possessions favorise les mouvements séparatistes. Faiblesses internes d'autant plus graves que les chrétiens en Espagne se font plus menaçants tandis que les tribus berbères réfractaires de l'Atlas sont acquises au mouvement almohade, né lui aussi d'une réaction religieuse, d'une poussée ethnique, d'ambitions économiques.

Les Almohades, Berbères puritains

Ibn Tūmart, originaire du sud du Maroc, s'est retiré, après des études en Orient, près de Bougie où se confirme sa vocation de réformateur et de prédicateur. Réfugié à Tinmāl dans le Haut Atlas, au milieu des Berbères Maṣmūda, il prêche le retour au Coran et à la tradition, le puritanisme et la doctrine de l'unicité de Dieu contre les déviations et l'impiété almoravides. Il constitue une forte communauté inspirée des traditions berbères (groupe des Dix, conseil des Cinquante, etc.).

C'est à son disciple 'Abd al-Nu'min, à ses qualités et à ses ambitions que le mouvement doit sa fortune. La conquête de la montagne isole le Maroc atlantique du commerce saharien, permet d'enlever Fès en 1145, Marrakech en 1147. Déjà les troupes almohades sont intervenues en Espagne. Elles s'emparent alors rapidement de l'ensemble de l'Afrique du Nord.

Une forte organisation noue les différentes parties de l'empire et s'efforce, non sans difficulté, de maintenir l'unité contre les multiples oppositions qui subsistent au Maghreb et devant les menaces chrétiennes en Espagne. Le règne de Ya'qūb al-Manṣūr (1184-1199) est l'apogée de la civilisation almohade : la vie de la cour où se retrouvent les plus grands esprits de tout l'Occident musulman est brillante, les constructions remarquables par leur taille et leur beauté.

Mais là encore l'effondrement est proche : la destinée de la dynastie almohade rappelle, par sa fin comme par ses origines, celle de la dynastie almoravide. Les luttes de succession, la faiblesse des souverains, l'immensité de l'empire qui encourage des tendances centrifuges menacent l'œuvre. La victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa amorce, en 1212, un renversement décisif des forces en Espagne : Séville tombe en 1248 au moment où les Almohades perdent le contrôle des routes sahariennes.

Dès 1269 le Maroc passe aux mains des Mérinides, tribu berbère des hauts plateaux. Ils continuent la politique des dynasties précédentes, s'efforçant de rétablir à leur profit l'unité du Maghreb : ils conquièrent Tunis en 1347. Mais le monde a changé : l'Europe s'ouvre aux influences nouvelles, se lance dans les grands voyages de découvertes, et les premières tentatives ibériques au Maroc, prolongements de la Reconquête, opérations commerciales ou de police, conduisent les Portugais à Ceuta en 1415.

Maintien de l'indépendance face aux Européens (XVIe-XVIIIe s.)

La civilisation marocaine peut continuer de briller, mais déjà la menace sur l'indépendance du pays se précise. Tout le xve siècle et le début du xvie sont marqués par des tentatives ibériques. Les Portugais s'emparent de Tanger en 1471 puis occupent Safi, Azemmour, Mazagan, Agadir, poussant des incursions dans l'intérieur ; en 1497 les Espagnols s'établissent à Melilla. La crise politique marocaine, marquée par la rivalité des grandes familles et par leur influence sur des souverains faibles, par les luttes de succession et par l'influence croissante des tribus, s'accompagne d'une grave crise économique née de la concurrence de nouveaux courants commerciaux utilisant les routes maritimes et les voies sahariennes orientales. Les difficultés, l'opposition à une occupation étrangère désormais étendue à tous les ports, de Melilla à Santa Cruz, suscitent le revif religieux. Ample mouvement de foi qui développe le culte des saints (maraboutisme), multiplie les confréries, il aura d'importantes conséquences sur l'avenir du pays en achevant son islamisation ; il renforça aussi les particularismes et fit évoluer le Maroc dans des voies opposées à celles qui commençaient de s'imposer en Europe.

La guerre sainte des Sa'diens (1523-1603)

Des confins « sauvages » du Sahara vont, une fois encore, surgir les forces nouvelles. Les Sa'diens, descendants du Prophète, venusd'Arabie au milieu du xive siècle, prennent, à la demande des gens du Drā, la tête de la guerre sainte. Entre 1510 et 1523, ils s'imposent dans le sud du pays  . La reprise d'Agadir sur les Portugais, en 1541, premier coup d'arrêt à la pénétration européenne, leur vaut un immense prestige et leur facilite la conquête du Maroc.

1500 à 1600. Expansion ibérique et Réforme
Espagnols et Portugais en Amérique et en Asie. Charles Quint. Luther.Le XVIe siècle marque l'apogée ottomane. En 1517, l'Empire détruit le pouvoir mamelouk d'Égypte ; puis, Soliman le Magnifique étend ses conquêtes en Orient, et jusqu'aux terres de l'empereur Charles Quint.Pendant ce temps, le Portugal et l'Espagne s'ouvrent la voie de la conquête commerciale et …

La dynastie, maîtresse du pays en 1554, en reforge l'unité par la guerre sainte, qui a favorisé ses débuts. La victoire d'Alcácer-Quibir (Ksar-el-Kébir) sur les Portugais, en 1578, donne à Aḥmad al-Manṣūr (le Victorieux) prestige international et richesses – grâce à l'abondance des rançons des chevaliers chrétiens. Le nouveau souverain (1578-1603) s'oppose aussi aux Turcs, maîtres de la Tunisie et de l'Algérie. La conquête des oasis du Touat et du Gourara, les expéditions en direction du Soudan redonnent au Maroc, avec le contrôle du commerce saharien, les moyens financiers d'une forte réorganisation intérieure. L'administration centrale (makhzen) est rénovée, l'armée développée, les cultures, comme celle de la canne à sucre, et l'artisanat sont encouragés. Le commerce avec l'Europe s'accroît et les grandes constructions se multiplient, à Marrakech en particulier.

L'œuvre, toutefois, n'est pas plus solide que celle des dynasties précédentes. Elle tient trop aux circonstances heureuses et à l'exceptionnelle personnalité du souverain. Aussitôt celui-ci disparu, les difficultés assaillent le Maroc : difficultés d'ordre économique du fait de la concurrence de nouvelles routes commerciales et de nouveaux fournisseurs de sucre, de la prospérité factice due à l'inflation des années 1590, faisant de ce siècle d'or le « reflet de l'or qui passe » ; d'ordre politique aussi, dues à la montée des forces des confréries et de leurs ambitions temporelles.

La piraterie accentue la rupture entre les différentes régions géographiques. Salé, favorisé par sa position et qui accueille les morisques d'Andalousie, après les grandes expulsions de 1609-1611, devient une petite république indépendante vivant des prises de bateaux et des rachats de prisonniers ainsi que du négoce qui en découle. Le particularisme et l'esprit régionaliste – une des constantes de l'histoire du Maroc – semblent à nouveau l'emporter. L'anarchie croissante favorise les pouvoirs locaux.

Les 'Alawītes

Les chérifs 'alawītes du Tafilelt n'étaient, au milieu du xviie siècle, qu'une modeste puissance, mais ils sont porteurs d'un grand nom, ils tiennent aussi un des axes du commerce saharien, encore important malgré sa relative décadence ; ils sont, enfin, portés par l'ambition et entraînés par les qualités de guerriers et d'organisateurs de leurs chefs, Mūlāy Maḥammad puis Mūlāy al-Rashīd (1664-1672). Maître du Maroc oriental, celui-ci entre à Fès en 1666, s'empare de Marrakech en 1669. Son frère et successeur, Mūlāy Ismā'īl (1672-1727), le plus célèbre des sultans du Maroc, consolide l'œuvre du fondateur de la dynastie et donne un nouvel éclat à la civilisation marocaine.

Sa principale tâche est de combattre les populations insoumises ou révoltées. Il crée une puissante armée à partir de nouveaux contingents de troupes noires ('abīds) et de l'ancien système des tribus militaires (gīshs). Elle lui permet de s'opposer aux empiètements des Turcs, de reprendre la plupart des places de l'Atlantique encore occupées par les Européens (Mehdia, 1681 ; Tanger, 1684 ; Larache, 1689). Politique coûteuse aux frais de laquelle ne suffisent pas les revenus décroissants de la course, étroitement contrôlée par le sultan, ni les droits prélevés sur un commerce extérieur que gêne une réglementation minutieuse. D'ailleurs elle se complique de difficultés diplomatiques avec les principales puissances : le sultan rompt avec la France et l'Espagne en 1718.

La crise financière suscite, dès la mort du sultan, des révoltes militaires. Une longue période de révolutions et de troubles paralyse le pays jusqu'en 1757. À l'agitation de l'armée s'ajoutent les poussées des tribus montagnardes vers les plaines voisines, les difficultés économiques, les famines qui déciment la population. C'est le début d'un long déclin que ralentit plus qu'il ne l'arrête le redressement opéré sous le long règne de Sīdī Muḥammad ben 'Abd Allāh (1757-1790). La forte reprise du négoce avec l'Europe (fondation d'Essaouira en 1765, traités de commerce), la réoccupation de Mazagan (1769) n'empêchent ni la décadence économique, marquée après 1787 par l'abandon de la frappe de l'or, ni les rébellions, ni le développement des pouvoirs féodaux que les crises de succession ont favorisées. Le pays tend à se replier sur lui-même. La disparition de la course, les entraves mises aux relations avec l'étranger, la forte dépopulation provoquée par les terribles épidémies de 1798-1800 et de 1818-1820, le ralentissement du commerce européen pendant les guerres de l'Empire, la relégation des agents diplomatiques à Tanger, tout contribue, au début du xixe siècle, à un isolement non seulement accepté mais explicitement voulu par le sultan Mūlāy Slimān (1792-1822).

La pénétration européenne (XIXe-XXe s.)

Face à ce déclin et à ce repli s'affirme le dynamisme nouveau de l'Europe industrielle, entraînée dans un mouvement général d'expansion qui la pousse à instaurer partout le libéralisme commercial, puis le système colonial. L'histoire du Maroc subit, désormais, de façon croissante, les pressions extérieures.

Le royaume en difficulté (1822-1912)

Le Maroc ne peut en effet rester longtemps à l'écart au moment où les routes méditerranéennes prennent, au milieu du xixe siècle, une importance nouvelle. Les efforts de pénétration des commerçants britanniques de Manchester et de Gibraltar débouchent, en 1856, sur un traité de commerce, qui ouvre le pays aux produits européens. En 1863, une convention franco-marocaine aggrave encore la situation du Maroc. L'Espagne, à partir des présides conservés sur la côte rifaine, Ceuta et Melilla, reprend une politique d'expansion par la guerre de 1859-1860 et obtient, lors du traité de 1861, une importante indemnité de guerre et la rétrocession de l'ancienne possession de Santa Cruz Pequeña. Ainsi, en moins de sept ans, de décembre 1856 à 1863, ont été modifiés du tout au tout les rapports traditionnels entre le Maroc et l'Europe.

La rivalité des trois puissances se nourrit d'ambitions différentes : commerciales et stratégiques pour la Grande-Bretagne, préoccupée de la sécurité du détroit de Gibraltar ; politiques et sentimentales pour l'Espagne qui retrouve les souvenirs de la Reconquista ; économiques et territoriales pour la France désirant créer un ensemble nord-africain homogène, sous son autorité. Leur opposition, si elle sauvegarda le statu quo politique du Maroc, accentua une pénétration économique à laquelle l'Allemagne participa, à partir des années 1885-1890. Malgré les difficultés, les échanges, et en premier lieu les importations, s'accroissent fortement dans la seconde moitié du siècle. Cet essor, le développement des colonies européennes dans les ports, passées de quelques centaines d'individus à plus de quinze mille, l'extension de la protection, l'invasion des produits étrangers altérèrent gravement les structures traditionnelles de l'économie et de la société, provoquant de multiples crises.

Moūlāy Ḥasan (1873-1894), l'un des plus grands sultans de l'histoire marocaine, s'efforça prudemment de moderniser le pays, sans tomber sous l'influence dominante d'une puissance ; d'opposer les unes aux autres les rivalités, sans concessions majeures ; d'affirmer, au prix de coûteuses expéditions militaires, l'intangibilité des limites du Maroc contre les tentatives d'installation dans le sud du pays.

Il ne put que retarder l'échéance. L'avènement d'un successeur jeune et faible, l'entente, surtout, en 1904, de la France et de l'Angleterre, dont l'opposition avait constitué la principale sauvegarde du Maroc indépendant, précipitèrent la crise. L'affaiblissement du pouvoir central, la pénétration européenne, la remise en question des formes traditionnelles de la vie provoquèrent des oppositions et l'apparition de prétendants. Des tribus entrèrent en dissidence, ce qui accrut l'impécuniosité de l'État et le contraignit à l'emprunt (1904).

Cependant, le gouvernement français, assuré de l'appui des Anglais et s'étant acquis, par des accords analogues, celui de l'Espagne et de l'Italie, poursuivit, malgré l'opposition allemande, son dessein. La conférence d'Algésiras (avr. 1906) plaça le Maroc sous une sorte de protectorat de puissances, mais laissa à la France une influence prépondérante qu'elle affirma en débarquant, en août 1907, à Casablanca.

La pénétration française fut coupée de crises internationales provoquées par l'Allemagne qui cherchait, à travers le problème marocain, à ruiner l'entente franco-anglaise : affaire des déserteurs de 1908 ; « coup d'Agadir » de juillet 1911. Entravée par la résistance des tribus, elle conduisit cependant le sultan à accepter un traité de protectorat (30 mars 1912).

Dans le régime du protectorat (1912-1930)

Le régime du protectorat est hypothéqué par les engagements internationaux, comme l'acte d'Algésiras qui, imposant le système de la porte ouverte, interdisait toute mesure de protection douanière, et par d'autres accords signés par la France, qui divisaient le pays en trois parties administrées différemment. À l'Espagne fut confiée, le 27 novembre 1912, une zone d'influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni)  . Le statut définitif de Tanger, sous contrôle international, fut réglé en 1923 par la convention de Paris.

Le partage du Maroc, 1912
La signature des accords franco-espagnols sur la division administrative du Maroc, le 27 novembre 1912, permet à l'Espagne de conserver une zone d'influence au nord (Rif) et au sud (Tarfaya, Ifni).

Pendant quatorze ans, le protectorat s'incarna dans la forte personnalité de Lyautey, premier résident général (1912-1925)  . Il fit œuvre de conquête, d'organisation, de mise en valeur. Le ralliement des tribus, au nom du sultan, s'obtint en usant de diplomatie à l'égard des grands caïds ou en effectuant des opérations militaires. Les institutions laissèrent subsister le makhzen central et les anciens pouvoirs locaux complétés et contrôlés par une administration nouvelle. L'action économique, à l'aide d'importants capitaux privés, pour une grande part contrôlés par la Banque de Paris et des Pays-Bas, mettait en place un vaste équipement, cependant que la colonisation rurale se développait : ainsi, 57 000 hectares de lots officiels furent distribués et près de 200 000 hectares achetés par des particuliers en 1922, tandis que s'accroissait le nombre des Européens (40 000 immigrants de 1919 à 1922).

Lyautey et Moulay Youssef
Le maréchal de France Louis Hubert Gonzalve Lyautey (1854 -1934) dîne avec le sultan Moulay Youssef (1882-1927), en 1923, durant le conflit ibéro-marocain.

Mais l'essor économique, s'il entraînait le pays dans les voies nouvelles, n'était pas sans causer de graves déséquilibres qui rapidement se traduisaient par des mouvements sociaux et politiques. L'opposition de la domination européenne allait provoquer la révolte des masses paysannes (révolte d'Abd el-Krim, 1921-1926  ), relayées à partir des années trente par les nouvelles élites urbaines, avant que n'entrent en scène, après la Seconde Guerre mondiale, les masses ouvrières.

Guerre du Rif
Le nationaliste marocain Abd el-Krim soulève les tribus du Rif contre l'occupation espagnole à partir de 1920. Après la défaite espagnole d'Anoual, le 22 juin 1921, Abd el-Krim proclame la république indépendante du Rif.

Abd el-Krim   sut exploiter l'opposition à la domination européenne et le mécontentement des populations rifaines ; la République des tribus confédérées du Rif mit un moment en péril le protectorat. La reddition d'Abd el-Krim en 1926, comme le retrait de Lyautey, ouvrit une nouvelle période où la France recourut de plus en plus à l'administration directe, accéléra la colonisation rurale (en 1935, 840 000 ha, dont 271 000 ha de lots officiels), encouragea le peuplement européen et reprit la conquête militaire, achevée en 1944. Les effets de la crise économique mondiale, qui fut sensible au Maroc en 1931-1932, des maladresses administratives, comme le dahir (arabe, ẓahīr, loi) sur la juridiction berbère de mai 1930, la poussée démographique et ses premières conséquences sociales provoquèrent les premiers symptômes d'une nouvelle opposition. Celle-ci ne vint plus de la montagne et des forces traditionnelles, mais des jeunes élites modernes.

Abd el-Krim
Abd el-Krim, symbole de l'indépendance marocaine, a soulevé le Rif, dès 1920, contre l'occupation espagnole.
Renouveau du nationalisme

Ce mouvement nationaliste urbain, influencé aussi par les doctrines réformistes et panarabes qui agitaient l'Islam, prit forme en 1930. Le premier parti politique marocain, sous le nom de Comité d'action marocaine, animé par Allal el-Fassi  , Ouazzani et Balafrej, élabora un « plan de réformes » qui, sans remettre en cause le principe du protectorat, s'en prit à ses déviations et à l'administration directe.

Allal el-Fassi, président du Parti national marocain (1937)
Universitaire indépendantiste marocain, Allal el-Fassi (1906-1974) prend la tête du Parti national en 1937. Son militantisme lui vaudra de nombreuses années d'exil, avant qu'il puisse se consacrer à son projet de libération du Maghreb colonisé.

L'ère de libéralisme politique qu'ouvrait, en 1936, l'avènement du Front populaire en France encouragea les espoirs. Le mouvement gagnait les villes et les campagnes. Les troubles de 1937, à Meknès et Marrakech, montrèrent son extension. Pourtant, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les divisions du parti nationaliste, la crainte des revendications des pays de l'Axe rapprochèrent Français et Marocains.

Au lendemain du conflit, la situation avait considérablement changé. Les difficultés alimentaires, montrant la fragilité de l'économie du pays, avaient provoqué une grande misère et une forte émigration rurale. Le système colonial avait partout été ébranlé, la Charte de l'Atlantique avait rappelé le « droit de tous les peuples à choisir la forme de gouvernement sous lequel ils veulent vivre ». Le débarquement américain de novembre 1942, l'entrevue d'Anfa de 1943 où le sultan rencontra Roosevelt, les encouragements du président des États-Unis au nationalisme marocain précisèrent les revendications des partis politiques. L'influence de la Ligue arabe, la caution donnée au mouvement nationaliste par le sultan (discours de Tanger, 1947) rendaient urgente une nouvelle définition du régime du protectorat.

Des négociations s'engagèrent entre le sultan Sidi Mohammed et le gouvernement français, mais elles achoppèrent sur la question de souveraineté. À la fête du Trône, qui coïncidait en 1952 avec le vingt-cinquième anniversaire de son avènement, le sultan réaffirma sa volonté d'indépendance, cependant que les sanglants événements de Casablanca, les 7 et 8 décembre, annonçaient la crise. La résidence interdit le Parti communiste et le parti de l'Istiqlāl (indépendance), encouragea l'opposition au sultan de certains milieux traditionalistes (pétition du 21 mai 1953). Le 20 août, Sidi Mohammed fut contraint d'abdiquer. Il fut remplacé, le 21, par son cousin Ben Arafa. Le gouvernement français avait laissé faire : sa politique marocaine s'élaborait moins à Paris que dans les cercles liés à la résidence.

Les réformes qui devaient justifier le coup de force furent remises de mois en mois devant l'opposition conservatrice, puis le développement du mouvement de résistance marocain. Aux difficultés intérieures s'ajoutaient les difficultés extérieures. L'Espagne appuyait l'opposition marocaine. Les États arabes et asiatiques apportaient, aux Nations unies, leur soutien au mouvement nationaliste. Les revers d'Indochine (mai 1954), l'insurrection algérienne (1er nov. 1954) contraignirent le gouvernement français à s'orienter vers une solution politique.

L'indépendance

Après la recherche laborieuse d'un compromis, la déclaration de La Celle-Saint-Cloud, le 6 novembre 1955, annonce des « négociations destinées à faire accéder le Maroc au statut d'État indépendant uni à la France par des liens permanents d'une interdépendance librement consentie et définie ». Les négociations furent rapidement menées et aboutirent, le 2 mars 1956, à un accord qui considérait comme caduc le traité de Fès du 30 mars 1912 et reconnaissait l'indépendance du Maroc  .

Dans l'attente du retour de Mohammed V
Dans les rues de la médina de Casablanca, ces Marocains fêtent le retour imminent de Mohammed V (1909-1961), en 1955.

L'Espagne dut aligner son attitude sur celle de la France et mit fin à son pouvoir sur la zone nord (déclaration commune de Madrid, 6 avril 1956, accord du 7 avril 1956). Le sort de Tanger, enfin, fut réglé par la Conférence qui se tint à Fedala du 8 au 29 octobre 1956. Le Maroc était, à la fin de 1956, redevenu indépendant et unifié.

L'historiographie marocaine

De multiples tâches attendaient le « nouvel » État. Il lui fallait se dégager des influences administratives étrangères, rallier une fraction réticente de l'armée de libération, créer des institutions. Il lui fallait aussi retrouver le sens de son évolution historique.

La lutte pour l'indépendance semblait se poursuivre par la reconquête d'un passé qui paraissait avoir été doublement confisqué : d'une part dans sa gestion, d'autre part dans son écriture dont on supposait qu'elle avait été systématiquement déformée par la vision « coloniale ». La redécouverte de leur passé par les Marocains et le renouvellement de l'historiographie dominent ainsi la vie culturelle du Maroc depuis les années 1960  .

Festival de Marrakech
Un groupe de femmes revêtues de leur costume traditionnel, au festival folklorique de Marrakech, Maroc.

Au vrai, le protectorat, s'il avait fourni des instruments de travail en publiant des sources européennes (Les Sources inédites de l'histoire du Maroc, 30 vol.), des monographies (Villes et Tribus, 13 vol.) et des revues d'un haut niveau scientifique (Archives berbères, 1915-1920 ; Archives marocaines, 1904-1936 ; Hespéris, depuis 1922), avait surtout encouragé les travaux archéologiques.

Les premières années de l'indépendance sont marquées par un manichéisme aux valeurs inversées, ainsi que par la recherche de la spécificité de l'histoire marocaine dans des interprétations générales souvent d'inspiration marxiste.

Le renouvellement se fait dans les années 1980 seulement. Il est dû conjointement à la relève de jeunes historiens marocains et à l'accès à de nouvelles sources.

Au Maroc, la direction des Archives royales a commencé de publier, à partir de 1972, les documents du Makhzen (El Wuatiq, 7 volumes parus), puis a ouvert aux chercheurs, précautionneusement, puis assez largement, les fonds royaux. La multiplication des universités (13 en 1992) a décentralisé la recherche, accru le nombre des départements d'histoire avec leurs congrès, leurs revues, leurs instituts de recherche.

Une partie croissante de la production historique est publiée en arabe. Elle demeure peu connue hors du Maroc à cause des difficultés de diffusion des livres et des revues. La plupart des nombreuses thèses universitaires, en grande partie exemptes des travers de la période précédente, utilisent de manière scientifique des sources multiples.

À la fin de 1988, l'ouverture des Archives françaises rapatriées du Maroc et conservées dans le dépôt des Archives diplomatiques de Nantes a donné un nouvel élan à la recherche.

III -  Évolution politique depuis l'indépendance

En 1956, deux forces politiques, le roi et l'Istiqlal, paraissaient habilitées, pour avoir incarné et animé le nationalisme marocain, à revendiquer la conduite des affaires publiques et à faire prévaloir leur propre conception dans l'élaboration des nouvelles institutions constitutionnelles. Aussi les premières années de l'indépendance sont-elles dominées par une lutte d'influence dont l'enjeu est le contrôle de l'appareil d'État et la conquête du leadership politique. La monarchie sort victorieuse de cette confrontation en faisant adopter, par référendum en 1962, une Constitution à sa mesure, et ce après avoir contribué à l'effacement progressif de l'Istiqlal au profit d'un réseau de clientèles locales lui assurant le contrôle du monde rural et d'une force publique placée sous son autorité. Le fonctionnement du nouveau mécanisme constitutionnel va rapidement être bloqué sous l'effet de la politisation excessive des institutions parlementaires et de leur incapacité à résoudre les tensions sociales attisées par les défaillances ou l'immobilisme de la politique économique de l'État.

L'explosion de violence qui survient à Casablanca, en 1965, sonne le glas de cette expérience parlementaire, et la proclamation de l'état d'exception ouvre une période d'autoritarisme qui conduit à la concentration totale du pouvoir entre les mains du roi, et à une certaine traditionalisation dans l'exercice du pouvoir. Désavouant les partis et réhabilitant les procédés traditionnels de l'influence politique et religieuse de la monarchie chérifienne, le roi va gouverner en s'appuyant sur un réseau d'élites administratives, rurales et économiques, dont le loyalisme est la seule condition qui garantisse leur prospérité économique et leur prestige social. L'absolutisme royal devient la trame d'un système qui s'accommode d'une corruption intensive, d'une répression sélective et d'un enrichissement outrancier – à seule fin d'entretenir son propre fonctionnement. En 1970, le pouvoir va jusqu'à pérenniser ce système en l'inscrivant dans un texte constitutionnel qu'il élabore et fait adopter par référendum. La fiction institutionnelle ne pourra, cependant, trop longtemps résister au poids de la dégradation économique et sociale du pays causée par des années d'inertie et de corruption au sein de l'appareil d'État. À trois reprises, de 1971 à 1973, le régime se voit attaqué par un de ses plus fidèles alliés, l'armée, dont les tentatives de putsch et de subversion vont échouer. L'alerte aura pourtant suffi à obliger le Palais à réévaluer la situation et à tenter de renouer avec les forces politiques.

À partir de 1972 commence une nouvelle période, dominée par l'ouverture vers les partis d'opposition et par la recherche d'un équilibre neutralisateur dont le Palais puisse tirer le plus grand profit. En 1972, le roi fait adopter une nouvelle Constitution, d'inspiration plus libérale et plus démocratique que la précédente, et qui va largement dans le sens souhaité par les partis de l'opposition. La politique d'ouverture bute toutefois sur leur refus de participer au gouvernement de conciliation nationale proposé par le roi après le coup d'État manqué de l'été de 1972. Pour renouer le dialogue, Hassan II   renonce à se placer sur le terrain strictement institutionnel en décidant de repousser les élections prévues par la Constitution. En revanche, il recrée indirectement dans le champ économique les conditions d'une mobilité qu'il ne réalise plus dans la manipulation du jeu politique traditionnel. La mise en œuvre du plan économique 1973-1977, orienté vers une croissance plus soutenue et une plus grande justice sociale, en constitue la trame principale, où s'inscrivent des mesures d'accompagnement telles que la « marocanisation » du commerce et de l'industrie, la récupération des terres étrangères et la refonte du code des investissements. Cette stratégie de relance et d'intégration du champ économique dans le domaine politique va lui assurer une nouvelle emprise sur des élites sociales qu'il ne contrôlait plus depuis les complots.

Hassan II, roi du Maroc, 1965
Le roi Hassan II (1929-1999) lors d'une cérémonie célébrant l'anniversaire de l'indépendance du Maroc (1965).

Mieux encore que ces réformes économiques et sociales, c'est une menace extérieure qui va permettre au roi de créer les conditions d'une unité nationale. La décolonisation du Sahara espagnol, coïncidant avec la mort du général Franco, va offrir au Maroc l'occasion d'échapper à un partage inégal du Sahara qu'il n'avait pas su remettre en cause ni avant l'indépendance de l'Algérie, ni après la guerre des Sables de 1963. Après une négociation ambiguë et une bataille juridique peu convaincante, le roi reprend l'initiative avec la Marche verte (oct. 1975) qui constitue un succès politique majeur sur le plan tant interne qu'international.

Le consensus sur le Sahara et l'intégration du champ économique dans le domaine politique vont permettre à Hassan II d'engager le régime dans une démocratisation formelle, limitée aux élites et étroitement contrôlée, avec la complicité de l'ensemble des acteurs du système politique marocain. En effet, différées en raison de l'affaire saharienne, les élections locales et nationales qui se tiennent respectivement en septembre 1976 et en juin 1977 voient le succès d'un mouvement d'électeurs, les Indépendants, impulsé et favorisé par le profond courant monarchiste et nationaliste qui s'est cristallisé autour de la Marche verte. Un nouvel équilibre politique s'instaure sur un fond d'unitarisme, qui tend à neutraliser les surenchères et les clivages internes au profit d'une mobilisation nationale en faveur de l'enjeu saharien. Le parti de l'Istiqlal, après une cure d'opposition d'une quinzaine d'années, revient au pouvoir en étant associé au nouveau gouvernement conduit par Ahmed Osman, beau-frère du roi et président du Rassemblement national des Indépendants (R.N.I.). Ainsi se trouve mise en place une formule politique qui tend à asseoir l'exercice du pouvoir sur des bases plus stables et plus rationnelles sans pour autant affaiblir le leadership du roi.

Le nouvel équilibre politique à l'épreuve
Pressions locales et dépressions économiques

Cette nouvelle formule politique, issue d'un long processus de démocratisation, ne va pas tenir les promesses qu'on pouvait en attendre. L'équilibre institutionnel et politique que l'affaire du Sahara a largement contribué à instaurer va paradoxalement s'effriter sous l'effet des prolongements du conflit. Les heurts entre les Forces armées royales (F.A.R.) et les commandos du Front Polisario se font de plus en plus fréquents, créant ainsi un véritable état de guerre au Sahara. La prolongation de cet état de tension entraîne un accroissement considérable des « dépenses de souveraineté » (elles triplent en trois ans et passent à 2 milliards de dirhams pour les équipements militaires en 1978), qui va peser lourdement sur les finances du pays, déjà affectées par la stagnation des recettes phosphatières et une inflation endémique. Les autorités sont amenées à réviser leurs options économiques et à observer une pause dans la politique de développement. Le plan quinquennal 1978-1982 est reporté au profit d'un plan triennal de transition (1978-1980) que le roi justifie au nom d'une mystique nationaliste et unitaire, et par un appel solennel à la « paix sociale ».

Cependant, loin d'entraver la crise, les nouvelles orientations économiques ne font qu'accentuer le malaise social des couches salariées et entretenir l'attentisme désabusé des milieux d'affaires. Parallèlement à la perte du contrôle militaire et à la dégradation de sa position diplomatique, le Maroc connaît, en 1979 et 1980, une vague de conflits sociaux dans des secteurs de plus en plus nombreux. Ces mouvements, soutenus par la Confédération démocratique du travail (C.D.T.), se politisent au contact des retombées de la révolution iranienne et amènent le pouvoir à réagir par la manière forte. La police intervient, faisant quelques morts et plusieurs blessés, procède à de très nombreuses arrestations et investit les locaux de la C.D.T. et de l'Union socialiste des forces populaires (U.S.F.P.). Les journaux de ces derniers sont suspendus, 500 enseignants sont licenciés et plusieurs responsables syndicaux arrêtés et déférés devant les tribunaux. Le nouveau Premier ministre, Maati Bouabid, nommé en mars 1979, s'efforce de renouer le dialogue avec les syndicats et de concilier une économie de guerre avec une politique de progrès social.

L'adoption d'un collectif budgétaire en octobre 1980 est mal accueilli par l'opposition, qui se montre très critique à l'égard de mesures qualifiées de « palliatifs à court terme ». Même au sein de la coalition majoritaire, on n'hésite pas à souligner les incohérences ou les insuffisances de la nouvelle politique économique par rapport aux exigences de la situation de guerre. Sur le terrain, la pression omniprésente du Polisario entraîne d'importants changements dans le dispositif militaire des F.A.R., et pousse le Maroc à adopter une stratégie plus offensive et de grande envergure.

Isolé sur le plan diplomatique et contesté sur le front social, le roi a cependant veillé à renforcer l'image consensuelle et libérale du régime : en effet, les résultats spectaculaires des référendums des 23 et 30 mai 1980 sur les réformes constitutionnelles (modifications des règles de la succession dynastique et prorogation du mandat de député de 4 à 6 ans) prennent l'allure d'un véritable plébiscite (99,71 p. 100 et 96,74 p. 100 de oui) illustrant « la parfaite symbiose du roi et du peuple » ; ils apportent un démenti catégorique au prétendu désarroi ou à la lassitude supposée du peuple face à la guerre du Sahara. Par ailleurs, durant l'été de 1980, quelque 3 000 enseignants et agents de la Santé publique, suspendus après les grèves de 1979 à Casablanca, sont autorisés à reprendre leurs fonctions, une centaine de prisonniers politiques sont libérés et plus de 300 personnes graciées.

En dépit de leurs effets positifs sur les plans psychologique et symbolique, ces mesures n'ont pas empêché le développement de certaines tensions politiques au sein de la majorité et dans les relations entre le pouvoir et l'opposition. Au-delà des chiffres officiels et de l'optimisme affiché en haut lieu, les dernières consultations ont révélé une forte poussée de l'électorat de l'opposition que le R.N.I. était appelé à neutraliser faute de pouvoir la canaliser. Mais cette formation hétérogène et invertébrée, que l'ancien Premier ministre A. Osman devait transformer en un parti digne de ce nom, s'est épuisée en querelles stériles et s'est caractérisée par l'absentéisme de ses députés, sans se soucier de parachever son implantation locale ni de consolider la tenue et la diffusion de sa presse. Plus ou moins favorisée par le ministre de l'Intérieur, une première rupture intervient en décembre 1980 et donne naissance à deux groupes : d'un côté, les Indépendants libéraux fidèles à A. Osman, qui sont représentatifs de la bourgeoisie industrielle et commerçante, souvent liée au capitalisme étranger, et qui souhaiteraient mettre fin à une guerre incertaine et coûteuse ; de l'autre, les Indépendants démocrates, rassemblés autour de Abdelhamid Kacimi, qui prétendent se distinguer par des attaches rurales et une plus grande sensibilité au sort des couches sociales les plus déshéritées.

Entre le pouvoir et l'opposition socialiste, les relations se sont progressivement dégradées, l'U.S.F.P. dénonçant les « incohérences » et les « atermoiements » de la diplomatie du Palais, et se montrant très critique vis-à-vis du fonctionnement démocratique des institutions aux niveaux local et parlementaire. En outre, dans le procès sur l'affaire d'Omar Benjelloun, elle a tout mis en œuvre pour infirmer la thèse officielle concluant à l'assassinat du leader socialiste par des membres d'une association de Frères musulmans, la Jeunesse islamique.

Tensions politiques, ruptures du consensus, dissensions partisanes

En 1981, les flottements de la position marocaine dans le conflit saharien vont accentuer les clivages politiques internes et provoquer une véritable rupture du consensus national. En effet, alors même que le Maroc a redressé la situation militaire et amélioré sa position diplomatique, le roi propose au sommet africain de Nairobi un référendum contrôlé qui, selon lui, ne pourra être que positif... Le Polisario est pris de court, et la question de l'admission de la République arabe sahraouie démocratique (R.A.S.D.) est habilement contournée, mais l'U.S.F.P. ne manque pas de souligner les contradictions implicites d'une telle proposition et les menaces que fait peser ce compromis sur la « marocanité » des territoires sahariens. Autant de raisons qui lui paraissent justifier la consultation du peuple marocain sur l'« intégrité territoriale » de son pays. Ressenti comme une offense personnelle, ce communiqué entraîne l'arrestation de cinq membres du bureau politique de l'U.S.F.P., dont trois seront condamnés à un an de prison ferme pour « incitation au désarroi » et « atteinte aux citoyens dans leur attachement à la personne du souverain ». Une réaction qui permettrait de confirmer l'étroitesse des capacités d'expression de l'opposition, et de mesurer l'équivoque des fondements mêmes du consensus saharien.

Dans cette épreuve de force, chaque partie peut se trouver de bonnes raisons pour reprocher à l'autre d'avoir rompu le consensus : pour le roi, il lui faut d'une part justifier la répression qu'il a fait subir à l'U.S.F.P. après les graves émeutes de Casablanca (juin 1981), dont il lui attribue en partie la responsabilité ; d'autre part, accentuer la marginalisation politique de cette dernière et saper le crédit populaire incontestable qu'elle a su reconstituer à la faveur de la libéralisation et avec l'aide de la C.D.T. Quant à l'U.S.F.P., son tribut à l'unanimité ne lui a rien apporté sur le plan politique et elle n'a pas su endiguer les débordements de sa base militante, qui lui reproche son manque de combativité sur le plan économique et social. En fait, ce schisme dépasse l'affaire saharienne proprement dite pour concerner le projet global de société autour duquel de très fortes tensions se sont cristallisées, en raison même du poids financier de la guerre et de son discrédit dans certaines couches de la population.

Les tragiques émeutes de Casablanca survenues en juin 1981 symbolisent à cet égard un point de rupture du pacte communautaire sous la poussée d'injustices trop flagrantes, et sous l'effet de contradictions sociales engendrées par les incohérences, les échecs ou les défaillances de l'État dans sa conduite politique du développement. Bien que le roi ait reconnu plus tard la responsabilité du régime dans ces événements, il n'a voulu en retenir que les visées déstabilisatrices et les atteintes à la cohésion nationale, comme pour mieux justifier la dureté et l'ampleur de la répression menée à l'encontre de l'opposition.

Arrestations et inculpations en masse, procès en série, fermeture de locaux, interdiction de journaux, c'est toute la panoplie policière et judiciaire qu'a déployée le gouvernement à l'encontre de la C.D.T. et de l'U.S.F.P., accusés d'avoir été les instigateurs du soulèvement populaire. Une longue série de procès s'ouvre dans les grandes villes du pays, même dans celles où aucune violence n'a été signalée : les poursuites visent indistinctement les manifestants et les militants syndicalistes et politiques. Les verdicts sont sévères et reflètent la volonté du pouvoir, notamment du ministère de l'Intérieur, de briser l'influence politique de l'opposition socialiste. La préfecture de Casablanca, qui abrite 3,2 millions d'habitants, est découpée en cinq nouvelles préfectures de manière à assurer, sous couvert d'une gestion plus efficace, un contrôle renforcé de la population, en même temps qu'est décidé un plan de promotion des zones rurales et des quartiers populaires des villes.

Cette soudaine et violente flambée sociale n'est pas sans effet sur l'évolution des dissensions internes du R.N.I. dont l'éclatement, déjà consommé au niveau parlementaire, va se traduire par la création, en juillet 1980, d'un nouveau parti, le Parti national démocratique (P.N.D.). Le Palais prend appui sur ce parti dont le discours à consonance populiste lui permet d'accréditer, auprès des couches populaires urbaines et rurales, la politique de rigueur et d'austérité imposée par l'aggravation des déséquilibres économiques et financiers. Le nouveau gouvernement de novembre 1981, toujours conduit par Maati Bouabid, leur fait une très large place, au détriment des anciens Indépendants qui en sont écartés. Le roi confie à ces derniers la « lourde et importante mission » de devenir une « opposition constructive » pour les deux années de la législature, qui est prolongée jusqu'en 1983. Dans le même temps, il condamne comme « anticonstitutionnelle » l'attitude de l'U.S.F.P. dont les députés se sont retirés du Parlement pour protester contre l'application, à l'actuelle législature, de l'allongement du mandat parlementaire approuvé par le référendum de mai 1980.

Alors que le processus de démocratisation paraissait bloqué à la fin de 1981, les premiers signes d'un retour à la démocratie apparaissent dès le printemps de 1982 : Abderrahim Bouabid et les deux autres dirigeants socialistes sont graciés par le roi en février, tandis qu'en avril l'U.S.F.P. et la C.D.T. sont autorisés à rouvrir leurs locaux. La perspective des échéances électorales de 1983 n'est pas étrangère au renouveau de la vie des partis, marqué par la tenue des congrès du parti de l'Istiqlal en avril et du P.N.D. en juin 1982.

Pour les deux partis, il est en effet urgent de réactiver la vie politique nationale sur de nouvelles bases, en exploitant, pour l'Istiqlal, le terrain laissé à droite par la scission du R.N.I. et, pour le P.N.D., le « vide politique » laissé par les vieux partis traditionnels issus du mouvement national. Arslane El Jadidi, secrétaire général de ce nouveau parti et ministre de l'Emploi, a invité les 10 000 congressistes réunis à Casablanca à s'organiser pour jouer pleinement ce rôle de contrepoids et à militer dans les trente-six bureaux fédéraux déjà installés dans les provinces du pays. Bien que le cercle dirigeant compte beaucoup d'hommes d'affaires, l'idéologie de ce parti échappe au clivage droite-gauche pour se rattacher à une ligne réformiste et centriste, conforme aux aspirations des couches sociales qu'il prétend représenter. Se disant solidement implanté dans les campagnes, il défend un programme de lutte contre l'exode rural, et pour l'aménagement du territoire. Lors de la session d'automne, les treize députés de l'U.S.F.P. décident de participer de nouveau à la vie parlementaire en raison de la gravité de la situation intérieure, et pour éviter de prolonger une marginalisation qui ne pourrait que lui nuire pour les prochaines consultations électorales. En retour, le parti d'A. Bouabid attend du gouvernement qu'il lui restitue ses moyens, notamment qu'il autorise la reparution de sa presse, et qu'il libère ses militants socialistes et syndicalistes toujours emprisonnés, parmi lesquels le rédacteur en chef d'Al Mouharrir et le secrétaire général de la C.D.T.

Vers une démocratisation contrôlée du régime
En 1983 et 1984 : le renouvellement d'une majorité électorale

Depuis les dernières consultations électorales de 1977, l'évolution du contexte politique a conduit à l'effritement de la majorité entre la gauche et le Palais, sur un fond de crise économique et sociale alourdi par les menaces de complot militaire périodiquement ravivées par les incertitudes de la lutte armée et diplomatique pour la préservation du Sahara. Une certaine mise à jour des forces politiques semblait donc s'imposer au pouvoir, afin de lui permettre de ressourcer sa légitimité et de renouveler l'expression politique de ses soutiens. Ce sera l'objectif principal des consultations de juin 1983 pour l'élection des 15 500 conseillers communaux et municipaux et de septembre-octobre 1984 pour la désignation de la nouvelle Chambre des représentants. Dès janvier 1983, Maati Bouabid, Premier ministre en exercice, est officieusement chargé de créer une formation politique, l'Union constitutionnelle (U.C.), dont la vocation est de conquérir la génération d'après l'indépendance et de mobiliser les larges fractions de la population, tenues jusqu'ici à l'écart du jeu politique, notamment « les jeunes, les cadres du secteur public ou privé et les membres des professions libérales ». Cette création vise à briser le monopole politique des caciques du nationalisme et à rassembler les clientèles sensibles à la modernisation et aux idées de la droite libérale des démocraties occidentales : sécurité, désétatisation de l'économie, privatisation du secteur public, enseignement finalisé, bref un discours aux accents néo-libéraux qui fait de la libéralisation de l'économie le ressort principal de la relance qui est elle-même la clé du progrès social. Cette initiative entraîne une certaine émulation dans les rangs de la fraction conservatrice du Mouvement national : le parti de l'Istiqlal et le Mouvement populaire n'entendent pas laisser rogner leur implantation territoriale, ni leur capital idéologique par des créations artificielles de partis de circonstance. Le P.N.D. se montre très amer de ne plus être considéré comme la pièce maîtresse de la future coalition majoritaire et le R.N.I. très critique à l'égard de cette nouvelle forme d'atomisation de la vie politique nationale.

Dans les rangs de la gauche, le débat sur le principe de la participation aux élections s'en trouve ranimé ; l'U.S.F.P., qui a retrouvé des conditions plus normales d'existence, veut « se battre sur tous les fronts » et opte pour une stratégie de mobilisation électorale, ce qui va susciter une opposition très vive du courant radical et de violents affrontements au sein de son comité central.

Le Parti du progrès et du socialisme (P.P.S.) se rallie à la même position tout en appelant à l'union de la gauche autour d'un programme de réformes économiques et sociales mis au point lors de son IIIe congrès. L'Organisation arabe démocratique et populaire (O.A.D.P.), résurgence de la Gauche radicale (Mouvement du 23 mars) et nouvelle venue sur la scène politique marocaine, se déclare également prête à affronter les compétitions électorales. En revanche, l'U.N.F.P., qui a réaffirmé dans son IVe congrès ses options pour des changements radicaux et l'instauration du socialisme, renouvelle, comme elle le fait depuis 1976, son refus de participer à des élections dont elle dénonce la « constante » falsification par l'« appareil administratif ». Le redécoupage électoral donne lieu à quelques changements qui restent sans incidence sur les écarts de représentation villes-campagnes, mais dont les plus importants concernent les deux principales agglomérations de Casablanca et de Rabat pour des raisons d'équilibre politique. La campagne est marquée par les interventions à la R.T.M. (Radio-télévision marocaine) des leaders des six partis, une innovation dont l'impact s'est révélé non négligeable pour une formation comme l'U.S.F.P. longtemps vouée au silence et à l'opposition semi-clandestine. Très animée sur le terrain, la campagne menée par les partis politiques privilégie des thèmes d'intérêt national, dans les limites assignées par le roi, notamment le respect et la défense des institutions sacrées, tandis que les candidats « neutres » font une campagne locale, à l'image de leur capital social personnel ou de leur statut de notable. Les résultats traduisent par rapport à 1976 à la fois un certain respect des équilibres globaux plus ou moins déterminés par le pouvoir central et une profonde instabilité de la carte électorale du pays, qui illustre la volonté du Palais d'éviter l'enracinement des partis. La très forte poussée des « neutres » qui obtiennent le plus grand nombre de voix (21,13 p. 100) et de sièges (22,19 p. 100), notamment dans les communes rurales, illustre cette volonté du pouvoir de tempérer l'emprise électorale des partis. L'U.C. réussit une percée en enlevant 2 731 sièges, devançant ainsi le parti de l'Istiqlal (2 605 sièges, 16,83 p. 100) et le R.N.I. (2 211 sièges, 14,26 p. 100). L'U.S.F.P., qui a enregistré ses meilleures performances à Rabat, Fès et Marrakech aux dépens de l'Istiqlal et du R.N.I., ne recueille que 538 sièges (3,46 p. 100), tandis que le P.P.S. n'obtient que 19 élus, soit 0,12 p. 100. Loin de tirer profit de son long passage au gouvernement, l'Istiqlal se voit privé, du fait d'une dispersion géographique de ses élus, du contrôle politique de certains de ses fiefs électoraux. Les changements profonds dans l'implantation géopolitique des partis traditionnels sont justifiés dans les milieux officiels au nom de la règle légitime et bénéfique de l'alternance, tandis que du côté de l'opposition ils sont perçus comme le fruit d'un scrutin plus ou moins manipulé et qualifié de véritable « supercherie électorale ». Cette dénonciation rituelle va jusqu'à provoquer la convocation du Parlement et l'audition du ministère de l'Intérieur qui s'est attaché à plaider la « stricte neutralité » de son administration.

Après avoir fait adopter un projet de loi organique modifiant la composition et l'élection de la Chambre des représentants, le roi annonçait le report des élections législatives prévues en septembre après la tenue du référendum sur le Sahara. La législature s'achevant officiellement en octobre, un dahir est publié pour combler le vide juridique et permettre au roi, sur la base de l'article 19 de la Constitution, d'exercer le pouvoir législatif, sans recourir à l'état d'exception.

Devant les incertitudes répétées d'un référendum au Sahara, le roi annonce la constitution d'un gouvernement d'union nationale, destiné à consolider l'accord de tous les partis et dont la direction est confiée à Karim Lamrani, proche du roi et directeur de l'O.C.P. (Office chérifien des phosphates). Les responsables des six partis sont nommés ministres d'État sans portefeuille, et l'U.S.F.P. reçoit en outre le ministère de la Coopération. Faute d'accord sur les préalables de la consultation sur le Sahara, l'objectif est révisé et l'échéance des élections législatives est une nouvelle fois repoussée, à la suite des graves troubles intervenus en janvier 1984 dans plusieurs villes du Maroc. Reportée une première fois au mois de mars, la date de ces élections est finalement arrêtée au 14 septembre, après que le pays eut connu une période critique de tensions sociales et politiques. Pour assurer une certaine objectivité du scrutin, le gouvernement procède à une révision des listes électorales et à un redécoupage des circonscriptions destiné à corriger les disparités démographiques les plus flagrantes. Douze partis prennent part à la compétition, au cours d'une campagne animée mais encore marquée par le poids unanimiste de la ratification référendaire de l'union maroco-libyenne ; les résultats font apparaître, par rapport aux précédents scrutins, un assez faible taux de participation, mais consacrent le maintien, par-delà les différentes sensibilités, de l'équilibre global des forces politiques. L'U.C. confirme sa percée électorale en enlevant 83 sièges et consolide sa prépondérance politique au sein de la coalition majoritaire dont elle constitue la clé de voûte, tandis que l'Istiqlal accuse un net recul d'autant plus notable qu'il présentait le plus grand nombre de candidats.

Devancé par le Mouvement populaire, il semble payer le prix de sa compromission gouvernementale et de certaines de ses options ministérielles, tandis que l'U.S.F.P. enregistre une assez forte progression en enlevant 34 sièges. Bien que faible, la représentation du P.P.S. est doublée (2 sièges) tandis qu'un député de l'O.A.D.P. est symboliquement élu, ce qui traduit une certaine volonté du régime d'intégrer tout parti d'opposition, dès lors qu'il en accepte les principes fondamentaux et les règles informelles. La plupart des leaders des partis sont élus, mais les surprises n'ont pas manqué, avec l'échec de quelques personnalités politiques notoires (deux ministres) et des succès particulièrement significatifs comme l'élection de Mustapha Karchaoui, ancien rédacteur en chef d'Al Mouharrir, et de Jo Ohanna, israélite, ancien compagnon de Mehdi Ben Barka, qui a rallié l'U.C. Les élections au scrutin indirect vont contribuer à corriger certains déséquilibres dans l'opposition, l'Istiqlal parvenant à rattraper son retard, et à conforter certaines positions avancées, au sein de la majorité.

Au total, en dehors de quelques constantes, la topographie géopolitique du pays enregistre des changements notables par rapport à l'implantation traditionnelle des partis, en raison de certains déplacements de voix liés à la fois aux zones de turbulences sociales et à la stratégie de déracinement des partis implicitement poursuivie par le Palais. Le personnel politique parlementaire s'en trouve profondément renouvelé, tout en appartenant pour l'essentiel aux mêmes catégories sociologiques que celui de la Chambre précédente. En termes de majorité, la composition politique de la nouvelle Assemblée offre une plus grande plasticité du fait des combinaisons susceptibles de s'articuler autour du noyau central de l'U.C.

Hégémonie royale et nouveau Makhzen

Le nouveau Parlement, dont la représentation pluraliste tient lieu pour l'extérieur de véritable label démocratique, reste cependant confiné dans les limites étroites que lui assignent à la fois ses compétences constitutionnelles et le rôle politique dévolu par le roi. En effet, conçue dans l'esprit du régime pour exercer les fonctions traditionnelles de « consultation, conseil et assistance », l'institution parlementaire sera essentiellement appelée à soutenir les initiatives royales et à mettre en forme législative les grandes réformes gouvernementales décidées par le roi dans le cadre de la politique d'ajustement engagée depuis 1983 : modernisation du système fiscal, aides aux investissements, privatisation de certaines entreprises publiques, réforme de l'enseignement. Les critiques plus ou moins vives de la majorité, les réticences et les profonds désaccords de l'opposition n'en seront pas pour autant absents, notamment dans les débats consacrés aux implications sociales de la rigueur financière et de la libéralisation de l'économie commanditées par les organismes internationaux. Utilisées comme « clignotants », ces divergences vont permettre au roi, artisan principal de cette politique, d'adapter certaines réformes comme la T.V.A. aux structures de l'économie marocaine, ou encore d'alléger les contraintes excessives dictées par le F.M.I. et la B.I.R.D. Ainsi s'expliquent la réduction progressive, et non l'arrêt, des subventions aux biens de consommation, le report des augmentations des tarifs des services publics et l'entassement des rapports successifs sur la réforme du secteur public. En écho à ces critiques, le roi entend même prendre du champ par rapport aux consignes d'austérité imposées à l'État marocain par ses créanciers internationaux mais dont le coût social peut menacer la stabilité du régime : la politique budgétaire en porte la marque en maintenant une certaine progression des crédits d'investissements et une réduction modérée des dépenses de personnel ; certaines dotations ministérielles sont même augmentées (Défense nationale, Éducation, Collectivités locales), et des avantages spécifiques en matière fiscale sont accordés à des secteurs clés tels que l'agriculture (exonération d'impôts jusqu'en 2000) et l'immobilier.

Aucun changement notable n'interviendra dans la composition du gouvernement dont la direction sera de nouveau confiée à K. Lamrani, avant d'être attribuée en 1986 à Azzedine Laraki. Les partis issus du mouvement national en sont écartés au profit des formations de la nouvelle majorité parlementaire et d'un grand nombre de ministres « techniciens » dont le loyalisme monarchique est la principale garantie de la cohésion interne de l'équipe. En dépit des permutations de portefeuilles et de quelques créations de nouveaux postes, les formules gouvernementales traduisent une assez grande stabilité du personnel ministériel ; elles consacrent notamment la montée en puissance du ministre de l'Intérieur qui a vu s'accroître ses attributions en héritant également du ministère de l'Information. Grâce à une présence très active sur le terrain, relayée par un réseau de valeurs sûres et compétentes installées dans des sites institutionnels stratégiques, Driss Basri a su affirmer son autorité administrative et politique, et renforcer son crédit personnel auprès du roi. En effet, il exerce une certaine influence sur l'affectation et les mouvements du personnel administratif d'autorité, notamment le corps des gouverneurs, il assure le contrôle du secteur très sensible des médias, il intéresse les élus locaux à l'aménagement du territoire et à la promotion des agglomérations rurales, et il veille à les associer le plus largement possible aux décisions royales, consolidant ainsi le loyalisme politique du monde rural, qui a toujours garanti la stabilité du régime. Connu pour sa parfaite intégrité et servi par son ouverture sur toute l'élite politique marocaine, il peut jouer un rôle déterminant, dans une optique de succession dynastique, comme homme de la transition entre les deux rois et entre les deux générations.

Il occupe enfin une place importante parmi les barons du régime qui constituent le « noyau dur » du Makhzen et qui à ce titre participent autour du roi à l'exercice réel du pouvoir. Fonctionnant selon la tradition et profondément enraciné dans l'imaginaire collectif et le vécu social, ce pouvoir est fondé essentiellement sur le contrôle des réseaux d'influence politique personnels, familiaux ou régionaux, et sur la régulation des circuits d'acquisition et de distribution des richesses. En pleine extension à la fin des années 1980, le Makhzen a largement contribué à façonner les contours de la société politique marocaine par rapport à la proximité du pouvoir royal et à déterminer ses comportements en fonction des faveurs du roi ou de l'ampleur et de la fidélité de son propre dévouement. Érigé en véritable mode de gouvernement, contrôlant les mécanismes officiels ou y suppléant largement, le système Makhzen donne tout son sens à la « démocratie hassanienne », apparente et formelle, que corroborent la faible autonomie du gouvernement et le rôle politique limité du Parlement. Il justifie en revanche l'importance des nombreux symboles utilisés dans le jeu politique du monarque pour s'assurer une maximisation des pouvoirs tout en évitant la création de forces « antisystème ». Dans les autres secteurs, économique et administratif, il implique une présence active du souverain ou du clan familial et allié dans le contrôle des entreprises lucratives et stratégiques, ainsi qu'une maîtrise par personnes interposées des postes de responsabilité et des circuits de décision. La logique du système induit même le processus régalien d'accumulation de richesses à la fois financières et foncières que les mesures de marocanisation de 1973 ont facilité par l'intermédiaire des règles de contrôle et de manipulation du secteur privé.

En voulant éviter que se développent les germes d'une autonomie ou d'un leadership possible, le Makhzen a tendance à étendre son contrôle sur les segments de la société les plus significatifs. Ainsi en est-il du parrainage de toutes les professions libérales soigneusement effectué sous couvert de réorganisation et d'unification de leurs ordres, et du contrôle par le Palais de la plupart des associations socioculturelles créées en 1986 dans chacune des régions. Cette extension du Makhzen n'épargne pas le fonctionnement même de l'État dont il régule les processus et les objectifs de modernisation, de manière à digérer les mutations sociales et à maintenir les rapports d'allégeance que le roi entend faire prévaloir dans ses relations avec la société.

Une stabilité sous tension : menaces politiques et contraintes sociales

Facilité par la complicité plus ou moins active de la plupart des acteurs politiques et largement servi par un contexte d'unanimité nationale, ce mode de gouvernement a pu jusqu'ici écarter ou éliminer des alliances qui pouvaient se révéler dangereuses et gérer les contraintes du système social en préservant la stabilité à court terme. Le savoir-faire politique du roi y a beaucoup contribué, par son souci constant de rester à l'écoute de la demande sociale et d'y répondre soit par des réformes « discours » à vocation essentiellement idéologique, soit par des mesures « alibis » dont les effets d'annonce permettent d'évacuer les véritables réformes. Jouant également de la polyvalence de sa légitimité, le roi a su utiliser, suivant les circonstances, les ressources du chef de l'État, du chef de Makhzen ou du commandeur des croyants pour réduire ou éliminer les oppositions résolues au régime. Après les soulèvements urbains de janvier 1984, le pouvoir entame une série de procès qui débordent le cadre des manifestants et aboutissent à de sévères condamnations suivant des procédures de justice qui suscitent une profonde indignation de la part des associations internationales de défense des droits de l'homme. La dureté des conditions de détention déclenche une véritable escalade de grèves de la faim dont les conséquences parfois dramatiques entraînent une vive réprobation dans les rangs mêmes de l'opposition. L'image d'un Maroc ouvert et tolérant s'en trouve lourdement hypothéquée, en dépit des remises de peine accordées à d'anciens prisonniers politiques et de certaines mesures symboliques de libération prises périodiquement par le roi, qui entérinent généralement des ralliements individuels aux fondements du régime et à la cause nationale du Sahara. Cette clémence n'exclut pas le déploiement d'une étroite surveillance policière à l'égard des formations de la gauche légaliste (U.S.F.P., P.P.S.) ni la pression constante de l'appareil judiciaire sur les organisations clandestines de l'extrême gauche, telles que Ila Al Amam, ouvertement hostiles au régime et à la guerre du Sahara. Cette vague de répression policière et judiciaire n'épargne pas davantage les mouvements islamistes tels que le Mouvement de la jeunesse islamique marocaine accusé, avec la complicité de l'Algérie, de vouloir renverser la monarchie et le Mouvement moudjahidin accusé d'avoir distribué des tracts subversifs. Quant à Abdessalam Yassine, emprisonné depuis 1983 pour ses écrits pernicieux et impertinents, il est relâché à la fin de 1986 sans pour autant que sa revue soit autorisée à reparaître. La liberté d'action dont il dispose témoigne de l'efficacité du système hassanien à affronter la menace du fondamentalisme de contestation et sa capacité à en contenir l'expansion. Pour soustraire le mécontentement social à l'influence islamiste, le roi a su en effet, dès 1984, marquer le champ religieux de son emprise personnelle de commandeur des croyants, en interprétant voire en sollicitant les textes coraniques et en associant les oulémas à la défense de l'orthodoxie religieuse. Une quarantaine de postes de caïds ont été créés pour les lauréats de la faculté de la charī'a afin d'assurer dans chaque province et préfecture le contrôle des mosquées et des prônes qui s'y font. En outre, le roi a mis en chantier, grâce à une souscription nationale fortement encouragée, la construction à Casablanca de la plus importante mosquée d'Afrique qui porte son nom et qui a été inaugurée le 30 août 1993, après sept ans de travaux...

Si l'islam apparaît comme l'un des facteurs nouveaux susceptibles de remettre en cause le monopole du pouvoir politique détenu par le souverain, la menace semble de courte durée et contribue paradoxalement à renforcer son emprise sur la classe politique dans la mesure où il paraît encore plus capable que quiconque d'y faire face. En revanche, l'évolution économique du pays à compter des années 1980 fait apparaître de sérieux déséquilibres dont le développement menace les capacités du système à contenir la dialectique politique et sociale par un jeu subtil de compensations matérielles et d'allocations symboliques. Le Maroc s'endette lourdement et accroît ses importations de céréales, la population urbaine atteint le seuil des 50 p. 100 d'une population qui a doublé depuis l'indépendance, le chômage des jeunes et des diplômés s'amplifie au fil des ans, et les inégalités sociales se creusent au sein des couches populaires rurales et des classes moyennes urbaines en plein essor démographique.

Consciente des limites de la logique néo-patrimoniale du système et des risques de rupture sociale que comporterait son maintien, la monarchie prend, en 1986, plusieurs initiatives destinées à assouplir le champ politique intérieur et à laisser se développer certains « espaces de sociabilité ». Des fonds publics importants sont attribués à la presse nationale des formations politiques et syndicales, des mesures sont prises dans le sens d'une régionalisation plus poussée du royaume, et une Organisation marocaine des droits de l'homme (O.M.D.H.), proche de l'opposition, est autorisée à se constituer. Dans le même temps, plusieurs associations régionales sont créées, dirigées par des hommes de confiance ou très proches du Palais, et dont les objectifs déclarés d'action sociale et de développement culturel ne sont pas totalement dénués d'arrière-pensées de clientélisme politique.

La crise du politique

En 1987, certaines convergences apparaissent dans le discours des partis d'opposition sur la problématique institutionnelle et la démocratisation du régime, l'U.S.F.P., l'Istiqlal et le P.P.S. rejoignant ainsi les préoccupations du R.N.I. en faveur de la réanimation du Parlement et de la réhabilitation statutaire de l'opposition. Cette revendication leur paraît d'autant plus urgente et impérative que la société marocaine traverse une phase critique marquée par le déclin de l'« institutionnel » que symbolise l'absentéisme structurel des parlementaires et par la stagnation de l'« idéologique » qu'entretiennent le fatalisme ambiant de la crise et le poids des contraintes extérieures qu'elle charrie (dette, facture pétrolière, F.M.I., C.E.E., etc.). C'est aussi, même si le Maroc en est encore épargné, le meilleur remède contre l'expansion politique du fondamentalisme qui a tendance à se nourrir tout autant du substrat islamique de la société que des pratiques absolutistes et autoritaires de l'État.

Le thème de l'union, longtemps tombé en désuétude, a également dominé le discours de l'opposition et réactivé du même coup une vie politique frappée d'apathie et de morosité. L'idée d'un rassemblement politique est officiellement annoncée par le P.P.S., à l'occasion de son IVe congrès national tenu à Casablanca du 17 au 19 juillet 1987, où Ali Yata lance un appel à l'ensemble des forces nationales démocratiques et progressistes pour dialoguer, se concerter et s'unir afin de réaliser un programme de salut.

Ce discours sur l'union qui vise à redynamiser la gauche marocaine est resté sans écho du côté de l'Istiqlal, tandis que, du côté de la majorité, notamment l'U.C., on s'est attaché à célébrer tous les avantages de la concertation entre les partis nationaux pour résoudre collectivement les difficultés du moment.

Porteur d'espoirs pour les nouvelles classes moyennes en quête de promotion sociale et, dans une certaine mesure, pour les milieux économiques en attente d'une alternance politique, le thème de l'union n'a pas pour autant dissipé le malaise interne de la gauche, entretenu aussi bien par ses faiblesses fonctionnelles actuelles que par l'héritage pesant et conflictuel de son expérience unitaire. En outre, même si la classe politique semble prêcher à l'unisson la tolérance démocratique et le pluralisme partisan, la monarchie manifeste toujours la plus grande fermeté à l'égard des oppositions plus ou moins affirmées contre les fondements idéologiques du régime et les principes directeurs de la gestion politique du pays. Sur la question des détenus politiques, le roi n'a pas pris la moindre mesure d'élargissement, pas plus qu'il n'a relâché le contrôle policier sur les groupes islamistes et gauchistes qui ont fait l'objet en juillet 1987 d'une série d'arrestations...

Déçues par l'absence de réels changements politiques ou de politique, et confinées dans une stérile expectative, les formations de la majorité – le Mouvement populaire (M.P.), le R.N.I. et l'U.C. – traversent également une crise d'efficacité politique qui les plonge dans une sorte de malaise existentiel et identitaire. En contrepoint d'une activité législative plutôt atone, les partis de l'opposition ont dénoncé les entraves à l'initiative parlementaire et reproché au gouvernement de tenir la Chambre des représentants à l'écart des décisions importantes en matière de relations diplomatiques et de politique économique.

Hormis les amendements communs au projet de réforme des codes des investissements, aucun signe ne semble déboucher sur une dynamique unitaire ou frontiste, que pouvaient laisser entrevoir les travaux du congrès du P.P.S. et du comité central de l'U.S.F.P. de l'été de 1987. Les pourparlers entre l'U.S.F.P. et le P.P.S. n'ont pas abouti, et les discussions entre l'Istiqlal et l'U.S.F.P., limitées à l'action parlementaire et syndicale, laissent dans l'ombre les questions de la reconstitution d'un front et de la participation au gouvernement. Les partis de gauche suspectent, il est vrai, l'Istiqlal d'être plus préoccupé de son retour au gouvernement que de stratégie unitaire. La perspective d'une koutlah électorale (bloc démocratique) s'estompe donc, la plupart des partis, dont l'Istiqlal et l'U.S.F.P., préparant leur prochain congrès national.

En matière de coordination, l'opposition parlementaire a marqué quelques avancées dans le débat qu'elle a engagé sur le projet de loi de privatisation en plaçant la contestation sur un terrain quasi exclusivement juridique et en dénonçant le caractère anticonstitutionnel du projet. Cette stratégie « juridique » lui a permis d'adopter un discours unitaire qui lui épargne un véritable accord sur les privatisations, accord qui n'irait pas de soi puisque l'Istiqlal est plutôt favorable au principe des privatisations, mais en désaccord sur la liste des entreprises à privatiser, alors que l'U.S.F.P., le P.P.S. et l'O.A.D.P. sont globalement hostiles aux privatisations.

Du côté de la majorité, certains partis ont tenu à se démarquer du gouvernement, notamment l'U.C. qui a pris la tête de la fronde majoritaire contre le projet de réforme du code des investissements, relayant ainsi l'opposition du patronat et de certains entrepreneurs marocains.

Dans le même temps, le mouvement associatif né en 1985 autour des solidarités régionales a continué de se développer au point de couvrir la quasi-totalité des grandes villes marocaines. Le plus souvent dirigées par des personnalités appartenant au cercle rapproché du roi ou par des ministres, ces associations se destinent officiellement au développement économique et socioculturel de la région, notamment en milieu urbain.

Elles semblent aussi remplir une double fonction d'intégration horizontale et verticale des élites locales urbaines : dans un sens, elles offrent aux notables urbains des filières d'accès privilégié aux centres de pouvoir et assurent un poids considérable à leur médiation au niveau local ainsi qu'à leur influence sur leur clientèle ; de l'autre, elles tiennent lieu de point d'ancrage et d'agrégation des intérêts de ces élites.

Ce nouveau type de médiation notabiliaire, qui peut amorcer un processus de structuration de la société civile, n'a pas manqué d'inquiéter les acteurs du Makhzen traditionnel et tous les partis politiques. En effet, ces associations viennent concurrencer les partis sur un terrain qui leur est familier – celui de la clientélisation de la société –, et même sur l'échiquier politique national, en créant un vivier adapté à la constitution de nouvelles formations politiques. La plupart des leaders les ont donc dénoncées, considérant qu'elles débordent sur le champ naturel des partis et sont porteuses, autour de solidarités régionales ou ethniques, de segmentations dangereuses pour la rénovation de la vie politique.

Le temps du politique

Sur le terrain des libertés publiques et grâce à l'action conjuguée des trois organisations nationales, O.M.D.H., Association marocaine des droits de l'homme, Ligue marocaine de défense des droits de l'homme (L.M.D.D.H.), la défense des droits de l'homme a marqué certaines avancées dans l'opinion publique et dans le débat politique national sans pour autant parvenir à infléchir la position des autorités sur la délimitation des espaces de liberté et le champ de consensus obligé. Pour les dirigeants, le Maroc n'a pas de détenus politiques, mais seulement des « traîtres » qui ont commis des délits contre le triangle sacré de « l'islam, de la monarchie et du Sahara ». Les décisions d'amnistie et les mesures d'élargissement concernant les détenus continuent de relever du rituel makhzénien et du fait du prince. Alors même que les autorités du royaume préparaient avec leurs homologues français d'importantes manifestations culturelles pour faire de 1990 l'année du Maroc, le débat sur la question des droits de l'homme était relancé à l'occasion d'un rapport d'Amnesty International sur des « pratiques de torture contre certains prisonniers d'opinion et les mauvais traitements contre les personnes maintenues en garde à vue ». Pour couper court à la violente controverse qui l'oppose à cette organisation, le gouvernement marocain entend opérer des concessions pour soigner l'image démocratique d'un État qui veut s'ancrer à l'Europe occidentale et méditerranéenne. Sans paraître céder sur l'essentiel, le roi opte pour un traitement « marocanisé » des droits de l'homme en instituant un Conseil consultatif dont la composition et la mission relèvent d'une certaine stratégie de contrôle social et d'intégration politique. Ses trente-six membres sont en effet choisis soit directement par lui soit sur proposition des diverses organisations nationales, leur rôle principal étant d'éclairer, d'informer, d'alerter le souverain sur les insuffisances, les excès ou les erreurs qui seraient relevés au regard du respect desdits droits de l'homme, et de proposer les mesures destinées à réaliser un « plein État de droit ».

Dans la perspective des élections générales de 1990, les partis politiques d'opposition comme de la majorité ont réuni leurs congrès nationaux pour redéfinir leurs orientations programmatiques et se préparer à conforter ou à élargir leurs assises sociales.

Le Ve congrès de l'U.S.F.P. qui s'est tenu à Rabat en avril 1989 a mis à nu le clivage qui sépare la ligne militante et oppositionnelle au groupe parlementaire favorable au dialogue avec le pouvoir. Ce clivage, qui recoupe d'autres indicateurs sociologiques ou structurels tels que l'opposition intellectuels-ouvriers et paysans, relations parti-syndicat, direction plus ou moins personnalisée, recrutement plus ou moins clientéliste, a largement dominé la teneur et la tonalité critique des débats, tout en marquant les limites des options politiques et économiques arrêtées par le Congrès. Les institutions ne sont pas mises en cause en tant que telles, sous réserve d'obtenir les garanties générales dans le sens de leur démocratisation : élections libres, révision de la Constitution, renforcement de la séparation des pouvoirs, extension du champ des droits de l'homme, etc. Sur le plan économique, les options de l'U.S.F.P. affichent toujours une certaine distance par rapport à la complaisance du gouvernement à l'égard des recommandations du F.M.I. et de la Banque mondiale. La politique d'ajustement est condamnée comme étant la cause du chômage et de la crise sociale, et les mesures d'accompagnement telles que l'austérité budgétaire et la privatisation sont rejetées comme étant dénuées de perspectives ou totalement inadaptées à un pays « encore sous-développé ». La politique de redressement préconisée dans le rapport économique reste fondée sur le rôle central de l'État, menant une réforme agraire qui porte sur la redistribution des terres, et une restructuration de l'industrie avec une relance de l'investissement et de l'emploi public.

Des clivages de même nature ont traversé le parti de l'Istiqlal autour de la question de la participation. En effet, si l'Istiqlal a reconduit lors de son XIIe congrès, tenu en mai 1989, un dirigeant historique, M'Hamed Boucetta, cette continuité doit être nuancée au regard du retour sur la scène dirigeante de M'Hamed Douiri, un des leaders du Parti nationaliste, qui se distingue par une rhétorique « baasiste » d'ouverture, contre l'appareil du parti et d'attachement à l'islam. On lui doit sans doute le renforcement du pouvoir des instances locales dans l'organisation interne du parti, de même qu'un certain durcissement des relations entre l'Istiqlal et le pouvoir. Les options sur la participation institutionnelle sont assorties des mêmes réserves que celles de l'U.S.F.P., mais le programme économique et social se démarque fortement des orientations gouvernementales. L'assujettissement aux directives du F.M.I. est vivement dénoncé, au profit d'une politique d'inspiration protectionniste ; la dette doit être renégociée dans le sens d'un allégement, et le développement économique du Maroc doit pouvoir s'appuyer sur une plus grande ouverture des marchés des pays industrialisés aux produits d'origine marocaine.

Le rôle moteur indispensable du secteur public pour réactiver le secteur industriel et atténuer les déséquilibres régionaux y est réaffirmé, sans opposition de principe à des « privatisations » sélectives touchant le secteur concurrentiel et ménageant l'emploi.

L'autre point fort du programme qui le distingue de l'U.S.F.P. concerne la référence explicite à l'islam comme principe de moralisation et de régulation de l'ordre économique et social. Cette surenchère sur le religieux s'étend à la politique éducative et culturelle qui doit garantir la primauté de la langue arabe et protéger la société marocaine contre l'influence des modèles culturels étrangers, véhiculée notamment par la francophonie.

En dépit des réels efforts dans la rénovation de leurs discours et de leurs instances dirigeantes, les deux partis d'opposition parviennent difficilement à dépasser les limites de leur insertion sociale et les contradictions de leur ligne idéologique : le poids des référents du passé est encore présent dans le choix des hommes et la définition des programmes, tandis que leur vocation hégémonique à représenter l'ensemble de la société a du mal à s'accommoder au principe du multipartisme comme à la tradition du contrôle de la société rurale par l'administration makhzénienne.

Du côté de la majorité, les partis se sont également préparés aux échéances électorales en essayant de redéfinir une stratégie qui soit adaptée aux enjeux du moment. Dans son IIe congrès national, l'U.C., qui a reconduit Maati Bouabid à la tête du parti, a puisé dans la charī'a islamique les valeurs fondatrices – liberté et responsabilité de l'individu – de la doctrine résolument libérale de son programme. Dénonçant le statut quasi féodal de l'État dans l'économie du pays, qui est la cause véritable du déficit public, de la dette et de l'augmentation des impôts, l'U.C. prône délibérément la privatisation qu'elle considère non pas comme une réponse conjoncturelle aux injonctions du F.M.I., mais comme un aménagement structurel impératif. Dans l'ordre politique, le libéralisme est également réaffirmé en mettant l'accent sur les droits de l'homme et la régionalisation. Derrière un discours largement aligné sur les options politiques du régime se cache en réalité l'amertume d'un parti majoritaire, marginalisé dans les choix d'un gouvernement où il est sous-représenté, et inquiet de se voir totalement écarté dans la nouvelle formule politique qui sera issue des élections. Les autres composantes de la majorité parlementaire souffrent des mêmes incertitudes, que ce soit le mouvement populaire en mal de cohésion interne depuis l'éviction de ses leaders historiques Mahjoubi Aherdane et Abderrahmane Khatib, ou encore le R.N.I. en mal de repères pour choisir entre un sort lié à la trajectoire personnelle de son président A. Osman et un rôle de parti d'« avant-garde », défenseur d'une démocratie sociale et économique assez proche des idées de l'opposition.

À cette fragilité interne s'ajoute la crainte des composantes de la majorité parlementaire devant la concurrence rampante des nouvelles associations régionales dans les actions publiques d'aménagement et de développement local et dans les compétitions électorales futures. Les appréhensions des différents partis sont confortées par les mesures de décentralisation qui modifient les enjeux et les contours des prochaines élections locales : d'un côté, la réforme globale de la fiscalité locale par la loi du 26 juin 1989 qui tend à accroître le volume des ressources financières et par là les marges d'autonomie des élus locaux pour consolider ou élargir leurs clientèles sociales ; de l'autre, le nouveau découpage communal qui vise à recomposer le profil de l'électorat beaucoup plus selon une stratégie de regroupements ou d'alliances socio-politiques que selon des critères de rééquilibrage socio-démocratique.

Fidèle à une pratique déjà éprouvée en 1980 et 1983, le roi décidait de reporter de deux ans les élections générales et de faire approuver cette mesure par un référendum. En fixant cette nouvelle échéance qui s'adresse en réalité aux Nations unies et à ses adversaires internationaux, le roi entendait se libérer de toute tension interne pour renforcer la position du Maroc dans les négociations et la tenue du référendum saharien. En dépit des positions nuancées des partis d'opposition, soucieux de disjoindre les enjeux extérieurs et intérieurs du scrutin, l'opération se révèle unanimiste avec un taux de 98,83 p. 100 de participation et 99,98 p. 100 de oui. Derrière la dimension plébiscitaire de ce vote, qui s'inscrit dans le champ consensuel de la politique saharienne, le roi a pu néanmoins décoder l'appel pressant de certains partis à mettre en œuvre des changements institutionnels ou plus directement politiques et des mécanismes démocratiques qui puissent répondre aux attentes de la société civile marocaine, à l'instar des processus de démocratisation qui ont gagné l'Europe de l'Est et d'autres pays du monde.

Largement éprouvées par la controverse sur les droits de l'homme, les relations entre le pouvoir et l'opposition ont également connu de sérieuses tensions dans le débat autour de la politique économique et sociale du gouvernement. Au projet de loi de finances rectificatif placé sous le signe du désengagement économique de l'État et situé dans le droit-fil des stratégies néo-libérales, les quatre partis d'opposition, Istiqlal, P.P.S., U.S.F.P. et O.A.D.P. répondent en scellant leur alliance par le dépôt, pour la deuxième fois dans l'histoire parlementaire du Maroc, d'une motion de censure contre la politique du gouvernement. Malgré le rejet de cette motion, les débats souvent agités et passionnés vont laisser des traces et dessiner des évolutions plus contrastées dans le jeu jusqu'ici très feutré des relations politiques entre la monarchie et l'opposition et dans leur perception respective des enjeux nationaux que le consensus saharien finissait par dissoudre dans un unanimisme confortable et pernicieux.

Au-delà de cette procédure parlementaire, l'opposition a cherché essentiellement à en faire un test décisif pour sa crédibilité politique et sa capacité d'union pour les prochaines échéances électorales. Même s'il a feint de négliger ce geste symbolique d'intimidation à l'adresse du Makhzen, le régime a pris conscience des problèmes sous-jacents aux critiques répétées de l'opposition, et a paru décidé à faire des concessions pour apaiser le mécontentement social et atténuer les risques d'une déstabilisation politique pour une économie en mal d'emplois et de concours financiers. À preuve, la consultation par le roi des formations de l'opposition au sujet d'une révision de la Constitution à laquelle l'Istiqlal a fait plusieurs fois allusion dans son discours sur l'État de droit et la démocratisation, partagé à quelques nuances près par des partis de la majorité tels que l'U.C. et le R.N.I. Mise à rude épreuve dans son attitude par rapport à la position du régime sur l'occupation irakienne du Koweït, l'opposition s'est efforcée dans cette crise de préserver la dynamique unitaire en utilisant la thématique du nationalisme arabe à des fins de stratégie politique interne. L'accumulation des pressions internationales – campagne médiatique sur les droits de l'homme, publication du plan de paix de l'O.N.U. sur le Sahara – ainsi que le durcissement des tensions sociales qui se sont surimposées durant toute cette crise ont également conforté la démarche unitaire de l'Istiqlad et de l'U.S.F.P. qui se sont engagés à soutenir la grève générale de décembre 1990, lancée par leurs organisations syndicales apparentées, l'Union générale des travailleurs marocains (U.G.T.M.) et la C.D.T.

À l'occasion des événements tragiques et lourds en pertes humaines qui ont marqué la grève générale à Fès, Tanger et ailleurs, la vie politique nationale s'est emballée dans le sillage des débordements de rues et des excès meurtriers et destructeurs de la violence urbaine ; dans l'enceinte parlementaire où se tient le débat sur l'examen du budget 1991, la bipolarité mouvement national-majorité s'installe dans toute sa raideur en livrant à l'opinion à chaud et en direct l'enterrement médiatique du consensus politique et de la paix sociale laborieusement préservée depuis des années par l'union sacrée autour du Sahara.

Forts de l'élargissement de leurs atouts politiques et sociaux, les partis de l'Istiqlal et de l'U.S.F.P. n'ont pas pour autant cherché à aller jusqu'à la rupture avec le pouvoir. Aucune de ces formations ne tenait à compromettre, par une démarche radicale prématurée, tous les acquis sociologiques et structurels capitalisés non sans mal au terme de leur dernier congrès.

Dans ses relations avec les mouvements islamistes, le régime s'est montré décidé à contrôler toute forme d'expression concurrente de l'orthodoxie fondatrice et à réprimer toute manifestation jugée attentatoire à l'ordre public. Clandestins, en raison de leur étroite surveillance, les islamistes marocains n'en sont pas moins actifs dans les concentrations urbaines et au sein des universités et des lycées. On estime à une vingtaine environ le nombre des associations religieuses plus ou moins politisées, depuis la section locale du Parti de la libération islamique à Tanger jusqu'aux Frères musulmans de Casablanca. Certains livres religieux mis en vente sur le marché font l'objet de saisies administratives dont les bases juridiques sont contestées par la presse de l'U.S.F.P. ; le principal mouvement, Justice et bienfaisance (Al Adl-wa-al-Ihsan), est dissous ; la plupart de ses dirigeants ainsi que certains membres de la famille du chef de ce mouvement A. Yassine, qui est mis officiellement en résidence surveillée à Salé, sont arrêtés. De nombreux militants sont placés en détention préventive dans d'autres régions du pays. Des procès successifs sont lancés contre le mouvement et les membres de son Conseil de direction, dont la plupart sont condamnés à des peines de prison pour création d'une association non autorisée, subversion politique de la religion et atteinte à l'ordre public.

Al-Islah, le journal de la fraction légaliste du Mouvement de la jeunesse islamique de A. Benkirane, est interdit, témoignant d'un certain divorce politique plutôt que d'une censure véritable de ses thèses « islamistes » qui sont assez proches de la presse religieuse officielle. Ce verrouillage politique de la foi musulmane s'accompagne d'un très gros effort financier décidé par le roi en faveur des imams, des prédicateurs et de l'ensemble des personnels des mosquées. Il reste que l'agitation massive et manifeste des islamistes tout autant que la répression du mouvement ont préoccupé l'opinion et entamé la confiance de la classe politique marocaine, très inquiète devant la montée en puissance de l'intégrisme algérien.

L'« effet Golfe »

Face à la crise du Golfe (1990-1991), le roi a dû gérer avec beaucoup de circonspection les contradictions liées à l'engagement ambivalent du Maroc dans une opération militaire, « au service du droit international » et dans une mobilisation de l'« Occident impérialiste » contre la nation arabe.

Du côté du pouvoir, on s'est attaché à justifier cet engagement, de manière à ne pas heurter la sensibilité toujours présente de l'arabisme dans l'inconscient collectif. Sur le plan juridique, c'est le respect des principes du droit international affirmés dans la Charte de l'O.N.U. et celle de la Ligue des États arabes qui est avancé. Sur le plan diplomatique, c'est la fidélité à une solidarité arabe, maintes fois éprouvée dans la lutte pour la cause palestinienne et l'organisation des conférences sur la paix au Moyen-Orient.

Mais les développements militaires du conflit vont épuiser l'élasticité de la stratégie du « grand écart » et modifier les attitudes des partis politiques et de l'opposition marocaine, jusqu'ici enfermés dans un discours de solidarité périphérique qui les dispensait de choisir clairement leur camp. L'entreprise délibérée de destruction massive de l'Irak transforme considérablement la perception des acteurs et des enjeux du conflit. C'est par rapport au binôme Occident-nation arabe que se positionnent les acteurs marocains et se mobilisent les masses, l'« effet Golfe » ne pouvant plus être appréhendé à la seule aune du rationnel, mais relevant également et surtout de l'émotionnel qui induit une réaction unanime d'identification aux Irakiens et ravive les sentiments d'injustice et d'humiliation que représente cette guerre pour la nation arabe.

Devant la montée de la pression populaire, le roi s'est finalement résigné à autoriser le 3 février 1991 une manifestation de soutien à l'Irak qui a rassemblé à Rabat entre 300 000 et 500 000 personnes, dont 10 000 à 20 000 participants appartenant au mouvement islamiste.

La très grande habileté du roi tient précisément à avoir su résister à la tentation répressive et laissé s'exprimer un populisme idéologique qui, en alignant les dominants sur les dominés, a préservé au moins fictivement l'unité apparente de la société marocaine.

En effet l'État marocain n'en est pas sorti très affaibli, ni sur le plan de sa légitimité, ni dans ses capacités matérielles et financières. La brièveté et l'issue du conflit, tout comme le rôle extrêmement limité de l'intervention des F.A.R., lui ont sans aucun doute permis d'oblitérer son alignement politique, si ambigu soit-il, sur la coalition, et de continuer à bénéficier de l'aide extérieure sur laquelle reposent une grande partie de la solidité du système étatique et la stabilité de l'ordre socio-politique interne. Néanmoins, pour s'assurer les concours financiers occidentaux, le régime marocain a dû faire preuve d'une certaine flexibilité en matière de droits de l'homme, et donner quelques assurances aux revendications intérieures de l'opposition momentanément éclipsées par la crise, sur la réforme des institutions et le « renforcement de l'État de droit ».

La démocratisation en question : changement ou continuité de l'ordre politique ?

La perspective des élections législatives prévues pour la mi-1992 a décidé les deux formations d'opposition, Istiqlal et U.S.F.P., à renouer leur alliance et à constituer un front commun pour l'instauration d'une « démocratie authentique ». Cette réactivation de la dialectique démocratique nationale tient aux effets conjugués et interactifs de plusieurs facteurs d'ordre interne et international : les partis d'opposition et leurs syndicats n'entendent pas laisser se développer cette nouvelle culture de l'émeute comme régulateur des crises politiques et sociales, ni se répéter des phénomènes de violence dont ils risquent de ne pas tirer tous les bénéfices, et qui peuvent faire le lit des islamistes et autres extrémistes. Même si le roi leur paraît encore, comme à beaucoup d'autres groupes politiques et sociaux, le meilleur rempart contre la contagion des mouvements intégristes voisins, et l'arbitre nécessaire entre les luttes d'intérêts et d'influence des clientèles du système, l'opposition a pris l'exacte mesure du poids idéologique des classes moyennes urbaines et de leurs profondes aspirations à faire évoluer le Maroc dans le sens de l'enracinement de l'État de droit, du libre jeu démocratique et des libertés réelles.

Même dans l'affaire du Sahara, elle tend de plus en plus à se désolidariser de l'option référendaire jugée « dépassée » et dangereuse, et à justifier son désengagement, devant les manœuvres et les atermoiements répétés de la démocratie hassanienne au mépris des conditions du consensus initialement fixées entre elle et le roi. La question sociale centrée autour de l'emploi ne manque pas de l'inquiéter au même titre qu'elle préoccupe l'ensemble des acteurs politiques et des partenaires économiques et sociaux en dépit des bonnes intentions du pouvoir et des premières propositions d'action mises au point par le Conseil national de la jeunesse et de l'avenir (C.N.J.A.) pour endiguer la croissance du chômage et parer aux demandes les plus urgentes des chômeurs diplômés.

Faisant écho aux projets de révision institutionnelle annoncés par le roi, l'Istiqlal et l'U.S.F.P. vont s'engager dans une stratégie d'union centrée sur la réforme des institutions qu'ils considèrent comme la clé du changement.

Sur le terrain des droits de l'homme, des progrès sont réalisés, allant des gestes traditionnels et symboliques de clémence aux mesures les plus marquantes dans l'ordre juridique et les pratiques judiciaires du royaume chérifien.

Peu de temps avant la visite du roi aux États-Unis, en septembre 1991, deux décisions spectaculaires interviennent, reflétant la volonté du Maroc de régler définitivement le douloureux dossier des droits de l'homme. Abraham Serfaty, militant marxiste-léniniste et fondateur du mouvement Ila al Amam, est libéré de la prison de Kénitra, où il purgeait depuis dix-sept ans une peine de réclusion à vie, sans avoir bénéficié d'une grâce ni d'une amnistie. Afin que nul ne donne l'impression de céder sur le fond et de renier ses convictions, les autorités marocaines ont choisi une solution juridique pour le moins spécieuse – la « découverte » de la nationalité brésilienne d'A. Serfaty – pour justifier l'expulsion vers la liberté du plus ancien prisonnier de conscience du monde depuis la libération de Nelson Mandela. Quelques jours après, le bagne de Tazmamert, cette prison « fantôme » qui aux dires des autorités n'existait que dans l'imaginaire des gens malveillants, était rasé et les détenus qui y croupissaient depuis 1973 dans des conditions qualifiées d'« effroyables » par Amnesty International étaient transférés dans des établissements pénitentiaires à Kénitra et Meknès pour y être « remis en forme ».

En 1992, l'idée du changement institutionnel paraît acquise dans l'esprit de tous les acteurs politiques et semble s'imposer de manière évidente comme une nécessité à la fois politique et juridique. L'intégration effective des forces politiques au système monarchique ainsi que l'adhésion plus ou moins explicite aux spécificités religieuses et historiques de la société marocaine fournissent la stabilité politique indispensable à la mise en œuvre de changements en même temps qu'elles vont en définir les limites. Loin de remettre en cause le régime et ses principes fondateurs, la revendication unanime et prioritaire a porté sur la moralisation des consultations électorales et le déroulement d'« élections libres, loyales et crédibles », principale condition à l'approfondissement de la démocratie et à la consolidation des institutions. La deuxième exigence, encore plus politique, concernait la constitution d'un gouvernement véritablement représentatif de forces politiques homogènes et chargé d'appliquer le programme d'action qui lui a valu la confiance du corps électoral.

Faisant écho à ces demandes, le roi annonce une révision de la Constitution sans y inscrire pour autant le problème de l'autonomie du gouvernement sinon sous la forme de l'« établissement d'un meilleur équilibre entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ». L'annonce d'un référendum constitutionnel relance la vie politique et anime les espoirs d'une ouverture plus marquée du jeu politique. Sitôt le calendrier fixé, les cinq principaux partis d'opposition (Istiqlal, U.S.F.P., U.N.F.P., O.A.D.P. et P.P.S.) se sont regroupés pour conjuguer leurs efforts. Ce Bloc démocratique, qui rappelle la formation d'un Bloc national (Koutla Watania) à des moments déterminants (dans les années 1970) de l'histoire marocaine, a aussitôt publié une Charte nationale définissant le cadre institutionnel et les objectifs de son action politique : parmi ceux-ci, une réforme constitutionnelle profonde, la démocratisation et la modernisation des rouages de l'État et la formation d'un gouvernement représentatif de la majorité populaire.

Sans aller jusqu'à céder à toutes leurs revendications, le roi entend offrir à l'opposition des gages d'ouverture dans la préparation et la sincérité du scrutin. L'âge de la majorité électorale est abaissé de vingt et un à vingt ans, la présidence des bureaux de vote, auparavant dévolue au préfet ou à l'autorité locale, est confiée au président du conseil municipal, et l'éventualité d'une alternance gouvernementale n'est pas écartée.

Quant au projet de révision soumis à référendum le 4 septembre 1992, les amendements apportés vont dans l'ensemble dans le sens des propositions de l'opposition sans répondre pourtant aux attentes qu'elle jugeait essentielles pour traduire de véritables avancées démocratiques. Le gouvernement se voit doté d'un nouveau statut juridique, qui lui confère une certaine autonomie et renforce sa cohésion interne ; la position du Premier ministre est confortée du fait de son pouvoir de proposition dans la nomination des autres ministres, mais son rôle de chef de gouvernement n'est toujours pas reconnu, puisque sa fonction reste limitée à la coordination et non à la direction des activités gouvernementales. Le Parlement se voit confier l'investiture du gouvernement, et son pouvoir de contrôle sur l'action gouvernementale est renforcé par la possibilité de créer des commissions d'enquête. En matière de libertés et d'État de droit, le projet comporte des éléments de réformes significatifs : l'affirmation dans le préambule de l'attachement du Maroc aux droits de l'homme, tels qu'ils sont universellement reconnus, la création d'un Conseil constitutionnel se consacrant à titre principal au contrôle de la constitutionnalité des lois, et dont la saisine est élargie au profit du quart des membres de la Chambre des représentants, la soumission de la promulgation des lois à un délai de trente jours.

En dépit des larges concessions que le projet de révision accordait à ses revendications, l'opposition s'est montrée divisée sur l'appréciation globale du texte, l'Istiqlal et l'U.S.F.P. étant même très déçus par ses insuffisances notoires à propos du pouvoir assigné au gouvernement en tant qu'organe exécutif, et des moyens législatifs conférés au Parlement. À l'exception du P.P.S. qui, s'estimant satisfait sur le fond, se prononçait pour le oui au projet de Constitution, les autres partis du Bloc démocratique décidaient après des débats aussi longs qu'animés la non-participation au scrutin référendaire. La grogne de la base militante des jeunes et des syndicalistes a beaucoup joué dans le choix de ce compromis boiteux, qu'ils ont imposé à leurs dirigeants pour s'opposer à une réforme jugée trop superficielle et « complice de la monarchie absolue ». Malgré les consignes de boycottage données par l'opposition, la révision constitutionnelle fut approuvée à une écrasante majorité le 4 septembre 1992, avec 99,98 p. 100 des suffrages exprimés, et avec un taux de participation de 97,4 p. 100.

S'appuyant sur des révélations et des témoignages avérés de truquage, l'opposition a qualifié de « ridicules » les résultats annoncés, notamment d'un taux de participation jamais enregistré de mémoire d'expert, et déploré la « perte de crédibilité du processus démocratique au Maroc dans l'opinion internationale ». L'Istiqlal et l'U.S.F.P. n'ont pas pour autant remis en cause leur participation aux élections communales prévues pour le 16 octobre. Ces élections se sont déroulées dans une atmosphère de relatives transparence et crédibilité, et leur résultat a comporté de nombreuses surprises. Tout d'abord le franc succès du R.N.I. arrivé en tête avec 22 p. 100 des sièges, bien implantés dans le monde rural et les villes moyennes. Il précède les sans-appartenance politique (S.A.P.), ces personnalités indépendantes accusées par l'opposition d'avoir été suscitées par le ministère de l'Intérieur, qui ne recueillent que 13,9 p. 100 des sièges alors qu'ils affichaient le plus grand pourcentage de candidats. La deuxième surprise a concerné l'U.C., premier parti politique de la majorité sortante, qui obtient 13,8 p. 100 des sièges et dont la quasi-totalité des membres du bureau politique échoue. L'Istiqlal, classé quatrième, perd également du terrain avec 12,50 p. 100, lui qui briguait de 50 à 60 p. 100 des sièges et a pratiquement comme l'U.C. le même nombre d'élus, alors que le nombre de circonscriptions a augmenté de 30 p. 100. Autre déçu, le P.N.D. qui, avec un score de 7,6 p. 100, se place au septième rang des formations politiques alors qu'il occupait le quatrième en 1983 avec 11,90 p. 100 des sièges. Du côté des satisfaits, on trouve les partis à dominante berbère M.P. et Mouvement national populaire (M.N.P.) que la concurrence a plutôt stimulés et confortés puisque au total ils remportent 22 p. 100 des sièges contre 12 p. 100 en 1983, avec de bons scores dans leurs terroirs naturels du Rif, du Moyen et du Haut Atlas. Restent l'U.S.F.P. et le P.P.S. qui ne réalisent pas dans l'ensemble les scores correspondant à leurs espérances et à la campagne active qu'ils ont menée. Ils enregistrent toutefois un progrès par rapport aux précédentes communales, avec 7 p. 100 des élus au lieu de 3,48 p. 100 en 1983 pour l'U.S.F.P., qui dirigera les deux tiers des communes de Casablanca et de Rabat, et 0,82 p. 100 pour le P.P.S. au lieu de 0,12 p. 100.

Ces résultats ont été diversement accueillis et interprétés par les autorités et les formations politiques, le ministère de l'Intérieur se félicitant de la « transparence » des élections et parlant de « vote sanction visant les élus en place », tandis que l'opposition dénonçait le dévoiement du jeu électoral par l'achat notoire des suffrages populaires et la manipulation des listes électorales par les transferts et les recrutements d'inscrits non résidents dans de nombreuses circonscriptions.

Sitôt après l'annonce de la tenue des élections législatives, l'opposition a multiplié les mises en garde à l'adresse du gouvernement pour rétablir un climat de détente politique et engager un dialogue sérieux sur les conditions de sincérité du processus démocratique. Devant le sérieux et l'intransigeance des revendications formulées dans un mémorandum, le roi décide de reporter les élections législatives du 30 avril au 25 juin 1993 pour se donner le temps et les moyens d'offrir au Maroc comme à l'étranger « l'image réelle du pays » au terme « d'un jour de clarté, de transparence et d'honnêteté ». Le contexte politique passablement terni par les affaires de Noubir Amaoui, secrétaire général de la C.D.T. condamné pour « propos injurieux », et du commissaire Tabet, condamné à mort pour viols, se prête à la recherche d'un accord sur les conditions et les garanties de la consultation. Un dispositif est mis sur pied par le gouvernement faisant droit aux principales revendications de l'opposition sur la révision des listes électorales, le contrôle des votes par les magistrats et l'accès des partis en lice aux médias officiels.

Amorcée dans un cadre juridique relativement équitable et dans un contexte d'ouverture politique, la campagne électorale s'est déroulée dans un climat idéologique plutôt consensuel ponctué par des discours programmes assez proches tant dans leurs objectifs économiques et sociaux que dans leurs références islamiques.

Plus animée en ville qu'à la campagne, elle n'a pas toujours permis de mobiliser une jeunesse marocaine partagée entre sa constante réserve devant l'inanité des jeux électoraux d'une classe politique qui lui paraît peu représentative du pays réel et son scepticisme sur la capacité réelle de ses représentants politiques à relever les défis économiques et sociaux. Les vrais enjeux de ces élections lui paraissent insaisissables, et difficiles à infléchir dans la mesure où elle a conscience que le pouvoir est ailleurs, du côté du Palais où se décide la véritable politique du pays.

Expression générale de ce désintérêt ou marque significative de protestation contre le travestissement du jeu électoral par l'administration, le taux de participation a été faible (62,75 p. 100) et, paradoxalement, l'a été beaucoup plus à la campagne qu'en ville.

Les résultats de ce premier tour au suffrage universel direct ont consacré une très nette poussée des deux principales formations de l'opposition, l'Istiqlal et l'U.S.F.P. qui, à la faveur des candidatures communes, obtiennent respectivement 43 et 48 sièges. Tout en devançant les partis de la majorité sortante (M.P., R.N.I. et U.C.) qui emportent 32, 28 et 27 sièges, l'opposition n'apparaît pas totalement majoritaire puisque, malgré l'apport des 6 élus du P.P.S. et des 2 élus de l'O.A.D.P., elle ne parvient à rassembler que 99 députés au regard des 118 députés que peut revendiquer la nouvelle majorité élargie au P.N.D. et au M.N.P. Ce succès numérique permet néanmoins de crédibiliser la volonté d'ouverture démocratique du roi, même si de nombreuses et flagrantes violations ont marqué le vote dans plusieurs régions. Il autorise même certains responsables et commentateurs politiques à avancer l'hypothèse d'une alternance vers une nouvelle coalition majoritaire et gouvernementale, dont la Koutlah serait le noyau dur. Le très large renouvellement du Parlement, où 187 nouveaux élus dont 2 femmes font leur entrée, accréditerait également la tentation du pouvoir d'opérer un réel changement gouvernemental et d'engager le pays dans une « cure d'alternance » destinée à combler le déficit social et à accroître la justice fiscale. L'élection du dernier tiers (111) des députés au suffrage indirect devenait alors le principal enjeu de ces desseins politiques, puisqu'elle devrait dessiner la nouvelle configuration majoritaire du Parlement. Au terme de ce dernier scrutin tenu en septembre 1993, les partis d'opposition ne totalisaient que 123 sièges, restant assez loin de la majorité absolue de 167 sièges que la majorité sortante pouvait tout juste atteindre avec l'appui des 13 voix des divers droite et indépendants. Grand perdant de ces élections, le R.N.I., qui avait quitté la majorité sortante et opéré un recentrage vers l'opposition dans la perspective d'une alternance « socio-démocrate », ne permettait pas d'envisager avec ses 41 sièges une coalition mathématiquement majoritaire. En dépit d'un progrès notable en sièges, l'U.S.F.P. demeurant avec ses 52 députés le plus important groupe parlementaire, le Bloc démocratique était amené à renouer avec son dilemme historique : refuser de participer à des élections dont il ne peut maîtriser les règles ni infléchir la signification réelle qui dans l'esprit du roi les assimile au choix populaire de simples conseillers du prince, ou bien espérer dynamiser la vie politique et réformer par avancées successives le système de l'intérieur, au risque de cautionner le jeu malsain et préfabriqué d'une démocratie formelle distillée à dose homéopathique. Une première réponse à ce dilemme est apparue du côté de l'U.S.F.P., sous la forme de la démission d'Abderrahmane Youssoufi, le secrétaire général qui avait succédé au leader historique de cette formation, A. Bouabid, décédé en janvier 1992. Présentée comme une protestation contre les « truquages de l'administration » et « le climat général » des dernières élections, la démission de cette personnalité très respectée pour son intégrité et son sens du dialogue signifiait surtout le refus définitif de cautionner une participation quelconque de l'U.S.F.P., au prochain gouvernement, comme certains pouvaient encore l'envisager après le dernier scrutin de septembre. La deuxième réponse, dans le droit-fil de cette prise de position, a été la décision prise en commun par l'U.S.F.P. et l'Istiqlal de rester dans l'opposition et de préserver leur unité en refusant toute responsabilité gouvernementale.

Engagées pour sortir du blocage et parvenir dans l'esprit de la nouvelle Constitution à former un gouvernement homogène et adapté à la signification politique des dernières élections, des consultations entre le roi et les différentes formations politiques aboutissent à un constat d'échec. Le roi s'est déclaré « consterné » par les exigences de l'opposition qui souhaitait, outre l'annulation des élections du tiers des députés au suffrage indirect, détenir le poste de Premier ministre et les départements stratégiques des Affaires étrangères, de la Justice et de l'Intérieur : une revendication qui rappelait étrangement le temps des premières luttes et des tractations décisives de l'indépendance entre la monarchie et le Mouvement national qui prétendaient convertir leur capital respectif de légitimité historique en contrôle hégémonique du pouvoir d'État. Estimant que les revendications ministérielles de l'opposition étaient infondées, dès lors qu'elles touchaient des domaines d'action relevant et du pouvoir d'État et de la tradition du Makhzen, le roi décide de reconduire Karim Lamrani à la tête d'un cabinet essentiellement composé de technocrates.

La monarchie marocaine entre transition et succession (1994-2000)
L'aboutissement du projet royal d'« alternance »

Bien qu'ayant tourné court, le projet royal visant à instaurer une alternance à l'issue des consultations électorales ne semble pas totalement évacué du champ des possibles. Le roi n'entend pas, en effet, laisser le régime s'installer dans un immobilisme politique qui pourrait nuire aux intérêts nationaux à l'heure des mutations économiques et technologiques commandées par son entrée dans l'O.M.C. et son association avec l'Union européenne, et à l'horizon immédiat des difficiles échéances sahariennes. La tâche du gouvernement dirigé par Abdellatif Filali, nommé en mai 1994, se révèle des plus difficiles ; il doit faire face à une sécheresse particulièrement sévère qualifiée de « catastrophe nationale », et remédier aux graves déficits sociaux et structurels dénoncés par la Banque mondiale dans un rapport alarmiste.

Consensus monarchique autour d'une réforme constitutionnelle

Lors de la rentrée parlementaire de l'automne de 1995, le souverain s'appuie sur cette étude pour appeler à un changement profond dans l'approche et la résolution des enjeux nationaux, et relance également l'idée d'une « alternance raisonnable » dans le cadre d'un consensus autour des fondements constitutionnels du régime monarchique et des options économiques fondamentales de l'État. Le dialogue est renoué avec l'annonce de l'organisation d'un référendum constitutionnel. Hassan II propose d'instituer un système bi-caméral comprenant une Chambre des représentants, entièrement élue au suffrage universel direct, et une Chambre des conseillers, composée des délégués des collectivités locales, y compris les régions, et de représentants élus par les différents corps de métiers et catégories socio-professionnelles du pays.

Les quatre partis de l'opposition réunis dans la Koutla, le Bloc démocratique, adressent au roi, dans cette perspective, un mémorandum de réformes politiques et constitutionnelles qui remettent en cause plusieurs prérogatives royales. L'accent est mis notamment sur le renforcement des droits de l'homme, la consolidation des compétences du Parlement et des attributions du gouvernement et la nécessité de réduire le poids du ministère de l'Intérieur. Présenté en avril 1996 à la Chambre des représentants, le projet de révision est rendu public à la fin du mois d'août. Certaines oppositions se manifestent dans les rangs de la Koutla entre les radicaux, qui jugent ce projet trop en retrait par rapport au mémorandum, et les modérés, qui veulent y voir, au-delà de l'intégration institutionnelle de leurs formations, un moyen d'accéder aux responsabilités gouvernementales. Cette révision induit, en effet, des changements patents dans l'architecture institutionnelle du pouvoir, notamment pour ce qui touche au statut et aux attributions du Parlement, sans réduire pour autant la prédominance de l'exécutif, et encore moins la prééminence de l'autorité du roi sur les autres pouvoirs constitués. Les articles 19, 35 et 72 consacrent la position hégémonique du roi dans l'édifice constitutionnel, du fait de l'étendue des domaines qui lui sont réservés explicitement ou au titre de ses qualités de commandeur des croyants et représentant suprême de la nation.

À l'exception du P.A.D.S. (Parti d'avant-garde démocratique socialiste), qui appelle au boycottage, et de l'O.A.D.P., qui recommande le non, les autres formations monarchistes et d'opposition confondues se prononcent pour un vote positif, dans l'espoir, pour la Koutla, que le référendum s'inscrive dans une « réforme démocratique globale », et que les prochaines élections soient « libres, saines et crédibles ». Le refus de l'O.A.D.P. entraînera une scission interne. La réforme est adoptée le 13 septembre 1996 à la quasi-unanimité, avec 99,5 p. 100 des votants, pour un taux de participation de 82,95 p. 100.

Dans son discours d'ouverture de la session d'automne, le roi confirme la poursuite du processus, met en chantier la loi sur la régionalisation et s'engage à organiser des élections transparentes.

Une campagne d'assainissement des milieux d'affaires et de la vie politique se développe dans le pays, laissant bien augurer de la moralisation des opérations électorales à venir. La signature de l'accord tripartite gouvernement-patronat-syndicats, doublé du pacte d'honneur entre le roi et l'ensemble des partis politiques, conforte la détermination consensuelle des acteurs à s'impliquer dans la série des élections à venir, dont ils mesurent les enjeux potentiels de changement, notamment l'ancrage des mécanismes d'une alternance. Les textes concernant la région, les élections communales, professionnelles et législatives sont adoptés par la Chambre des représentants au printemps de 1997, permettant ainsi le déroulement des différentes consultations.

Les scrutins locaux et nationaux de 1997 : compétition partisane pour des élections sans enjeu

Le premier scrutin est les élections communales, qui revêtent de l'importance dans la perspective du contrôle de la Chambre des conseillers. Les candidats sans appartenance politique (S.A.P.) sont les plus nombreux, suivis par ceux de l'U.S.F.P. et de l'Istiqlal (P.I.), qui n'ont pas réussi à présenter des listes communes. Bien que marqué par des facteurs et des enjeux locaux, le scrutin du 13 juin 1997 fournit quelques enseignements de portée nationale. Les partis du Bloc démocratique (P.I., U.S.F.P., P.P.S. et O.A.D.P.) arrivent en tête avec près du tiers des voix et des sièges, devant les partis de l'Entente nationale, le Wifaq, (U.C., M.P. et P.N.D.) qui subissent un tassement avec 30 p. 100 des élus. Le bloc du « Centre », selon la nouvelle typologie du ministère de l'Intérieur (R.N.I., M.N.P. et M.D.S., Mouvement démocratique et social, dernier parti né en 1996 d'une scission du Mouvement populaire), se maintient avec 26 p. 100 des sièges, tandis que les S.A.P. connaissent une régression importante en obtenant 10 p. 100 des voix. Aucune majorité absolue ne se dégage de ce scrutin, en termes de logique arithmétique, et le succès numérique de la Koutla masque en réalité une très grande fragilité de l'union en raison du manque à gagner qu'enregistre l'U.S.F.P. par rapport à la forte progression de l'Istiqlal, en voix, en sièges et en présidences communales conquise au « deuxième tour ».

À l'approche des élections législatives de novembre 1997, la dynamique unitaire est relancée au sein de l'opposition, chaque parti s'attachant à maintenir le cap sur sa vocation à incarner « avec ses alliés une alternance aux gouvernements actuels ». Les appétits de pouvoir ouverts par la perspective de ce scrutin national ravivent du même coup des tensions partisanes d'ordre idéologique et stratégique, qui traduisent un déficit de démocratie interne et une forte résistance à promouvoir la relève générationnelle. Les tensions ont provoqué l'éclatement de certaines formations – O.A.D.P., P.P.S., M.N.P. – qui ont donné naissance à trois nouveaux micro-partis, le Parti socialiste démocratique (P.S.D.), le Front des forces démocratiques (F.F.D.) et le M.D.S. Autre nouveau venu dans le champ politique légitime, le courant islamiste modéré Réforme et Renouveau qui, pour prendre part au jeu électoral, a investi le parti du docteur Khatib, tombé en sommeil jusqu'ici, le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (M.P.D.C.). Sans atteindre les excès du passé, les résultats du scrutin, placé sous le sceau officiel de la transparence, sont entachés d'irrégularités. Ils ont pâti des nombreuses pratiques de détournement des voix perpétrées en amont par l'appropriation lucrative des suffrages et en aval par la transcription officielle des données corrigées. Certains chiffres demeurent chargés de sens, comme celui de l'abstentionnisme qui atteint 41,70 p. 100, le taux le plus élevé depuis l'indépendance, avec des pointes de 65 à 70 p. 100 dans certaines circonscriptions, et celui des bulletins nuls, au nombre de 1 085 966, qui n'a jamais atteint une telle ampleur.

Il en ressort une très faible légitimité pour les 325 représentants qui, au total, ne sont élus que par 44 p. 100 des Marocains inscrits. Sur près de 12 millions d'électeurs inscrits, l'U.S.F.P. totalise 884 061 voix, et ses 57 élus, qui la placent en tête des partis en nombre de sièges, représentent à eux seuls environ 400 000 voix soit 6,30 p. 100 des électeurs. On mesure là un des effets pervers du mode de scrutin uninominal à un tour, qui, en poussant à la multiplication des candidatures et en favorisant la dispersion de voix, contribue à dénaturer la logique du rapport nombre de voix/nombre d'élus dans la distribution des sièges entre les différents partis. Ainsi, l'Istiqlal qui arrive en deuxième position en nombre de voix, avec 43 746 voix de moins que l'U.S.F.P., n'obtient que 32 sièges ; par ailleurs, il dépasse de 192 569 voix l'Union constitutionnelle qui, elle, totalise 50 sièges...

À s'en tenir à la lecture des chiffres officiels, on notera la poussée relative de l'U.S.F.P., certes très inférieure aux projections de ses experts en sociologie électorale, mais qui s'apparente à une sorte de revanche sur son allié et concurrent le P.I., auréolé de son succès aux communales. Ce dernier ressort passablement diminué de ce scrutin qui le ramène de 53 sièges en 1993 à 32, avec les échecs d'une grande valeur symbolique enregistrés par plusieurs membres de sa direction. Derniers surgeons de l'arborescence partisane, le F.F.D. avec ses 9 sièges et le P.D.S. avec 5 sièges, font autant, sinon mieux, que leurs branches mères respectives, le P.P.S. (9) et l'O.A.D.P. (4).

Quant au M.P.D.C., qui marquait l'entrée en jeu de la composante islamiste sur la scène institutionnelle et politique, il réalise un score notable, obtenant 9 sièges. Avec un total de 264 324 voix, soit le tiers environ des suffrages recueillis par l'U.S.F.P., il représente une force non négligeable. Du côté des partis de la majorité sortante, seul le R.N.I. peut se prévaloir d'un gain sensible, en passant de 32 à 46 sièges, ce qui conforte ainsi sa position de force d'appoint incontournable pour toute formule gouvernementale. Les partis du Wifaq sont tous en recul, l'U.C. passe de 66 à 50 élus et le Mouvement populaire de 54 à 40 sièges ; le P.N.D., déclinant de 17 à 10 sièges, est le grand perdant de ce scrutin, qui voit la défaite de son secrétaire général A. Kadiri. Autres partis qui tirent un réel profit de cette élection, le Mouvement national populaire, mouvement berbérophone rassemblé autour de M. Aherdane, le Mouvement démocratique et social, dernier-né de la mouvance berbère, qui enregistrent des gains conséquents en passant, le premier de 12 à 19 sièges, le second de 20 à 32, soit un score équivalent à celui du plus ancien des partis, l'Istiqlal.

Au-delà des réserves et des récriminations légitimes, ou purement tactiques, que la plupart des partis ont pu formuler à leur encontre, force est d'admettre que ces résultats ne paraissent pas répondre aux canons d'une véritable alternance fondée sur un « gouvernement homogène et fort », pouvant s'appuyer sur une majorité « nette et franche ». À mi-chemin entre le vote-sanction et le vote-surprise, ces résultats fournissent quelques sujets de satisfaction, notamment pour l'U.S.F.P., que la stricte arithmétique consacre comme premier parti politique et qui peut trouver dans ce succès relatif la marque d'un certain soutien populaire à l'image et au discours de changement qu'elle véhicule. Quant aux résultats obtenus par les autres composantes de la Koutla, ils sont peu propices à la constitution d'une majorité gouvernementale : l'échec des principaux ténors du P.I., joint à la déroute électorale de la formation, ressentie comme le produit d'une humiliation frauduleuse, ne prédisposent pas le P.I. à accepter de jouer les utilités, tout comme le P.P.S. et l'O.A.D.P., qui se trouvent affaiblis par les ponctions de voix opérées dans leurs rangs par le F.F.D. et le P.S.D. Le P.I. ira jusqu'à rejeter catégoriquement ses résultats, avec la menace à peine voilée d'un éventuel refus de siéger. La déroute de l'Istiqlal, la plus grave de son histoire, explique sans doute le climat de défoulement, de reniement et d'insurrection. Imputable, en partie, au zèle calculé de l'appareil administratif, cette décrue ne saurait s'expliquer totalement par cette rhétorique récurrente de la « machination frauduleuse » qui, en d'autres temps, a pu servir son audience et son poids électoral. D'autres facteurs ont joué. Certains sont communs aux autres formations et difficiles à contrôler, comme l'influence de l'argent dans la déréglementation du marché électoral ; d'autres sont plus spécifiques au parti et sans doute insuffisamment pris en compte : la surévaluation par l'Istiqlal de son avantage politique issu des récentes communales, la sous-estimation de la concurrence nationale de son allié l'U.S.F.P. pour le leadership du changement, et de son rival, le M.P.D.C., pour le lancement de l'islam sur le marché des valeurs politiques.

Le second acte des législatives, consacré à l'élection de la Chambre des conseillers, est comparable au premier tour, à quelques nuances près, notamment le taux de participation beaucoup plus élevé, conformément à la norme des scrutins indirects. Le choix des grands électeurs s'est porté sur les partis du Centre, R.N.I. et M.D.S., représentatifs du commerce, de l'industrie et de l'artisanat, et bien implantés au niveau des collectivités locales. La droite, rassemblée autour du Wifaq, a poursuivi son déclin et n'a pas réussi à fidéliser les suffrages du patronat, payant ainsi l'usure d'un pouvoir exercé sans partage. La Koutla, pour sa part, parvient à rattraper son déficit des communales en se hissant, avec l'appoint des syndicats alliés, la C.D.T. et l'U.G.T.M., à un score voisin de celui des deux autres blocs.

Le scrutin du 5 décembre 1997 a, lui aussi, fourni son lot de surprises, dans la mesure où la répartition partisane des sièges ne correspondait pas au poids respectif des différents groupes d'appartenance des grands électeurs. Outre l'influence interventionniste des autorités administratives dans le processus de rééquilibrage, l'argent a pu jouer un rôle non négligeable dans la course aux investitures partisanes de la clientèle des S.A.P. qui avaient réalisé de très bons scores aux élections communales, professionnelles et salariales. Au total, la composition du Parlement s'ordonne, de manière presque paritaire dans les deux Chambres, autour de trois blocs d'importance sensiblement égale, ruinant du même coup les espoirs exprimés en haut lieu et largement partagés dans la classe politique d'une alternance issue des urnes, qui aurait couronné un grand rendez-vous démocratique.

L'opposition associée au gouvernement : une « alternance » concertée

Une fois les tensions postélectorales apaisées, la voie semble ouverte à la mise en place d'une formule d'« alternance » qui serait issue moins des urnes que de l'aboutissement du dessein royal de faire accéder l'opposition au gouvernement. Le dispositif se fera en deux temps : d'abord la nomination comme Premier ministre, le 4 février 1998, d'Abderrahmane Youssoufi, leader emblématique du Mouvement national et secrétaire général de l'U.S.F.P., premier parti en sièges de la Chambre des représentants ; ensuite, la constitution, le 14 mars, de l'équipe gouvernementale, au terme d'un long processus de consultations, justifié par la nécessité d'élargir la composition à des formations extérieures à la Koutla et de parvenir à une répartition acceptable du nombre et des domaines des postes ministériels. Dominé par l'U.S.F.P. qui hérite des portefeuilles de premier plan – Finances, Agriculture, Habitat et Aménagement du territoire, Solidarité et Emploi – le gouvernement fait une assez large place aux formations centristes du M.N.P. et du R.N.I. qui, à lui seul, obtient six postes ministériels, autant que l'Istiqlal. Fondé sur une coalition de partis, à défaut de s'appuyer sur une opposition majoritaire, ce gouvernement d'« alternance » a les traits d'un gouvernement de « cohabitation », dès lors qu'il ne dispose pas des ministères dits de « souveraineté » comme la Justice, les Affaires étrangères, les Affaires islamiques et surtout l'Intérieur. Cette empreinte royale, qui va jusqu'à maintenir les anciens titulaires, et notamment le très controversé Driss Basri à l'Intérieur, est très significative de la volonté d'Hassan II de garantir l'intangibilité de son hégémonie dans la conduite des affaires politiques, tout en chargeant les responsables de l'« alternance » d'en assurer la simple gestion.

Fruit d'un long processus de négociations, et appelé à accepter un simple partage du travail gouvernemental, sans en avoir la « responsabilité suprême », ce gouvernement d'« alternance » semble procéder d'un accord politique préalable voulu par le roi et accrédité par une mise en scène constitutionnelle et électorale. Bien que le roi ait quelque peu renoncé à tenir en tutelle le Premier ministre, l'existence de ce compromis sera de nature à limiter la latitude d'action du gouvernement et le champ même des réformes inscrites sous le signe du changement.

La déclaration de politique générale du Premier ministre n'aura de cesse de se référer à la volonté du roi, comme principe fondateur de son gouvernement d'alternance. Son programme politique s'inscrit dans le droit fil des secteurs prioritaires et des objectifs nationaux tracés dans les directives royales : Sahara, État de droit et justice, enseignement, moralisation des institutions, poursuite de la libéralisation économique dans un esprit de solidarité et de dialogue social...

L'empreinte du souverain est une gêne précisément pour des domaines porteurs de dynamique de progrès et d'alternative de changement.

Ainsi, en matière budgétaire, l'orthodoxie affichée dans les faibles engagements de la loi de finances semble résulter du poids encore important de certains acteurs informels du pays réel, qui structurent le champ administratif et économique et qui continuent de se considérer comme en dehors du pays légal. L'objectif de clarification du lien social et politique dont l'alternance est porteuse, par opposition à l'omnipotence du Makhzen, s'en trouve dès lors compromis. La crédibilité des réformes s'en ressent, en particulier celles qui se veulent à portée sociale et qui visent à une meilleure distribution des ressources.

Autre exemple des limites de cette alternance ; la gestion politique du dossier éminemment sensible des droits de l'homme. En réinsérant cette question dans le champ du consensus, le roi a ouvert la voie d'une politique plus transparente, en autorisant en octobre 1998 la publication de la liste des victimes de violations, et plus juste, en reconnaissant, ultérieurement, le principe du droit à l'indemnisation des victimes et de leurs familles. Mais il a défini dans le même temps les limites qu'il entend assigner aux usages politiques du droit, puisque la question des recherches et des poursuites pénales envers les personnes responsables des violations des droits de l'homme est restée totalement éludée.

Dans un contexte politique dominé par la recherche constante de consensus vers « le bas » et de compromis au sommet de l'État, le gouvernement d'Abderrahmane Youssoufi peine à imposer ses réformes. Les tiraillements internes, les maladresses de certains ministres, la lenteur du processus législatif sont autant de facteurs qui entravent l'action du Premier ministre, confronté de surcroît à la force d'inertie, sinon d'opposition, incarnée par « son » ministre de l'Intérieur, dont l'« alternance » n'a guère entamé la puissance ni l'omniprésence sur tous les fronts sensibles du social et du politique. Après dix-huit mois d'une gestion gouvernementale dominée par les « socialistes », le bilan paraît plutôt réduit en termes de résultats et difficile à défendre au regard des nombreuses attentes de la société et des défis économiques à relever. Les signes les plus notables du changement se situent davantage dans le style de l'exercice du pouvoir et dans la nature des relations État-société que dans l'ampleur et la formalisation des réformes législatives.

Dans la perspective d'une succession que l'aggravation de l'état de santé du roi tendait à accréditer, cette « alternance » apparaissait de plus en plus comme une sorte de pacte conclu entre Hassan II et Abderrhamane Youssoufi pour garantir une transition dynastique en douceur. Après le décès du souverain en juillet 1999, et au regard de signes de changement perceptibles dès les premiers messages et décisions du nouveau monarque, Mohammed VI, l'opinion publique est prête à croire que ce « pacte » a vécu.

Les incertitudes de la succession monarchique : transition démocratique ou continuité de l'ordre politique ?

Le discours à la nation du jeune roi, le 30 juillet, qui a suivi une mesure de grâce de grande ampleur, donne le ton du changement, en mobilisant le lexique politique des organisations démocratiques modernes. Tout en se plaçant sous le signe de la continuité, le message se veut plus précis sur le volet social de la lutte contre la pauvreté et plus appuyé sur la consécration des libertés individuelles et collectives dans le cadre de l'État de droit. Sa vision réaliste des enjeux sociaux et des intérêts nationaux s'accompagne d'un soutien sans équivoque au gouvernement en place, qui laisse augurer d'une plus grande latitude d'action dans l'exercice des responsabilités du Premier ministre, de même que l'usage de l'expression explicite de « monarchie constitutionnelle » laisse supposer une lecture moins théologique du contenu de la Constitution, et, partant, une conception moins rigide de l'omnipotence de la monarchie.

Fort d'une légitimité institutionnelle consacrée par l'allégeance quasi unanime des notables et des autorités politiques et religieuses, et porté par une très grande popularité, le nouveau roi semble disposé à consolider la modernisation du Maroc en prenant ses distances avec la « démocratie hassanienne ». La nomination d'un porte-parole du Palais et l'infléchissement de l'action du gouvernement vers les secteurs les plus sensibles, comme la justice, l'éducation, la lutte contre la pauvreté, les libertés publiques et le statut de la femme, donnent à voir une certaine volonté d'édifier un nouveau Maroc à visage plus humain et un réel souci de se forger une image de roi-citoyen.

Depuis son accession au trône, Mohammed VI a multiplié les actes significatifs de cette volonté de changement à tel point qu'on peut y voir une réelle rupture avec le testament politique de Hassan II et sa conception « makhzénienne » de l'exercice du pouvoir. La réouverture du dossier des droits de l'homme, le dessaisissement de Driss Basri de la question du Sahara, le retour spectaculaire d'opposants célèbres, en particulier Abraham Serfaty (sept. 1999) et la famille Ben Barka (nov. 1999), le voyage dans les provinces du Rif, l'annonce d'un statut d'autonomie pour le Sahara occidental, le renvoi hautement symbolique en novembre 1999 du ministre de l'Intérieur, si lié aux années de plomb du régime hassanien, les purges opérées au sein de l'appareil du ministère de l'Intérieur et de la Sûreté nationale, l'ouverture du débat national sur l'aménagement du territoire : toutes ses mesures laissent penser que le Maroc s'emploie, sous l'égide de son jeune roi, à éradiquer l'ancien système makhzen et à construire un État moderne et démocratique. Toutefois, cet engagement soutenu, décisif et audacieux du monarque soulève de sérieuses interrogations quant au changement attendu dans l'exercice et le partage du pouvoir politique.

En effet, cet activisme royal contribue à marginaliser le gouvernement, d'autant plus que celui-ci semble disposé, paradoxalement, à jouer un simple rôle de gestionnaire dans un champ politique que le roi est déterminé à occuper et à dominer entièrement. À l'occasion d'un séminaire sur les petites et moyennes entreprises, Mohammed VI a rappelé de manière explicite ce qu'il attendait des fonctions et des responsabilités d'un gouvernement, dès lors que lui-même se réservait, dans le cadre des prérogatives royales, le soin d'élaborer les objectifs et la stratégie politiques, et de « distribuer équitablement le revenu et le produit du labeur ». Cette distorsion de plus en plus frappante entre l'action royale, très visible, et celle du gouvernement, qui paraît figée et en deçà des espérances dont il était porteur, développe un sentiment de malaise dans l'opinion publique et alimente un flot de critiques à l'adresse du gouvernement. Le roi, jeune et moderne, peu soucieux de l'étiquette et du protocole, entend non seulement moderniser le style de l'institution monarchique, mais aussi en assurer pleinement la continuité à l'instar de son père, en affectant ses hommes à des postes clés, en nommant des commissions royales chargées des grandes questions d'intérêt national et même en créant un fonds Hassan II pour le développement et l'équipement.

Alors que se développe un débat sur la nécessité de changer de gouvernement et sur l'opportunité d'élections anticipées, Abderrhamane Youssoufi entend maintenir le cap en respectant la « hiérarchie des priorités » et en intensifiant le rythme et l'ampleur des réformes. Dans cette transition complexe, la société civile peut être appelée à jouer un rôle déterminant, si l'on en juge par la vitalité militante des acteurs sociaux. Certaines associations de défense des droits de l'homme, insatisfaites du traitement purement compensatoire réservé aux victimes de la répression, s'activent pour demander la mise en accusation des responsables des sévices. La presse d'opinion n'a de cesse de pointer les excès et scandales en tous genres, avec une liberté de ton et de critique qui n'épargne aucun sujet tabou. Les syndicats protestent contre le nouveau Code du travail qui est mis en chantier et le durcissement des autorités à leur encontre, exprimant par là, en opposition au patronat, leur refus de toute flexibilité et de tout assouplissement du protectionnisme social. Les associations féminines sont de plus en plus nombreuses à se mobiliser en faveur du plan d'insertion de la femme, présenté en mars 1999 par le secrétaire d'État aux Affaires sociales et qui fait l'objet d'un blocage de la part du ministère des Affaires islamiques et des Habous, des oulémas, des islamistes du Parlement, et même de certains membres de partis de la coalition gouvernementale.

Ce mouvement par « le bas » d'une société en quête d'un nouveau contrat social ne saurait à lui seul garantir l'inéluctabilité d'une transition démocratique du régime, sur le modèle de l'Espagne de Juan Carlos, qui fait figure d'idéal type pour une grande partie de la classe politique marocaine. Les avancées démocratiques sont réelles, comparées à d'autres situations politiques au Maghreb ou dans le monde arabe, mais les logiques contradictoires makhzénienne et libérale sont encore trop pesantes pour que se dégage une volonté commune de redonner du sens à la compétition politique, en acceptant de soumettre la question centrale du leadership à la décision d'une majorité exprimée par des élections sincères. Dans le cas du Maroc, cela revient à poser la question éminemment sensible de la possible coexistence entre la suprématie royale et une légitimité alternative, autrement dit du glissement d'une monarchie gouvernante vers une monarchie régnante et constitutionnelle. La réponse est, pour l'essentiel, entre les mains du nouveau roi. Elle dépend également et très largement de la capacité de la classe politique à opérer des recompositions ou des alliances partisanes plus significatives, fondées sur des référents idéologiques porteurs d'un nouveau dualisme majoritaire.

Le nouveau règne sous le sceau des réformes ?
Les premières élections : la fin du cycle de l'alternance, et la fin du politique ?

L'action gouvernementale bute à la fois sur cette organisation très inégale du pouvoir imposée par le nouveau roi et sur le manque de majorité homogène appuyant une stratégie claire et cohérente de réforme. Installée dans un relatif immobilisme, cette action fait resurgir les divergences intra-partisanes autour des pièges de la participation, jusqu'à provoquer, notamment au sein de l'U.S.F.P., une nouvelle scission au terme de son congrès de 2001. Pour les acteurs politiques, les espoirs de changement se focalisent autour de l'issue des législatives de 2002. Alors qu'elles sont présentées par le roi comme des « élections fondatrices », le Premier ministre entend bien en faire un dispositif authentique de démocratisation du régime et d'autonomisation politique de l'exécutif gouvernemental. Prêt à y engager son propre destin politique, il tient à en faire un enjeu politique essentiel au regard de son maigre bilan gouvernemental. Ce pari impliquait de pouvoir maîtriser le processus législatif de réforme électorale, mais aussi d'adopter une stratégie de conquête du pouvoir autour d'un projet de mobilisation politique et sociale des « forces populaires », sous l'égide de son parti ou d'une Koutla réactivée. En fait, aucune de ces conditions n'a été réalisée, le ministre de l'Intérieur ayant réussi à faire adopter un dispositif associant au niveau local le scrutin de liste proportionnelle au plus fort reste et au niveau national un scrutin de liste majoritairement féminine. Ce choix pouvait surprendre, dans la mesure où l'ensemble des partis de la majorité s'y étaient farouchement opposés, préférant le scrutin majoritaire ou éventuellement un scrutin mixte, mais la recherche du consensus a fini par prévaloir, les partis espérant obtenir une plus juste représentativité et des élections plus saines. En fait, la logique équitable du nouveau mode de scrutin s'est trouvée largement dévoyée par un dispositif technique qui l'a quasi assimilé à un scrutin majoritaire à un tour déguisé, avec ses effets plus ou moins délétères (surreprésentation des candidats arrivés en tête et personnalisation des votes). En effet avec une moyenne de 3 à 5 sièges pour chacune des 91 circonscriptions, ce système a laissé peu de place à l'affrontement des idées et des programmes défendus par les partis, par rapport à la relation candidats/électeurs et à la mobilisation des ressources ethniques, locales, et régionales du leadership social et politique. Les résultats sont plutôt décevants pour les partis de la coalition sortante, même si elle confirme sa position majoritaire en sièges, avec une progression sensible pour l'Istiqlal et une certaine plus-value « démocratique ». Au total et conformément au dessein du roi, aucune de ses composantes n'est sortie dans une position de véritable vainqueur qui le prédestine naturellement à constituer un gouvernement. Seuls faits marquants de ces résultats, la très forte poussée du parti islamiste, le Parti de la Justice et du Développement (P.J.D., ex-M.P.D.C.), qui obtient 42 sièges, contre 9 en 1997 et la nomination, malgré les vives réactions de l'Istiqlal et surtout de l'U.S.F.P., d'un Premier ministre sans attache partisane, Driss Jettou, ministre de l'Intérieur sortant, homme de confiance du Palais et principal artisan du nouveau dispositif électoral. Cette décision surprise du roi s'inscrivait dans une double logique : d'une part, couper court à la mise en place d'une coalition contre nature susceptible de menacer son leadership et d'ouvrir une crise politique ; d'autre part, inscrire dans la durée sa volonté de régner et gouverner, en restant maître des recompositions politiques et des investitures gouvernementales. Les deux partis sont réduits à ne pouvoir négocier que sur leurs attributions de postes ministériels dans la nouvelle coalition gouvernementale. Outre le Premier ministre, neuf autres ministres sans appartenance partisane font leur entrée, accentuant ainsi la neutralité politique de ce nouveau gouvernement, et signant du même coup, avec l'effacement de Abderrahmane Youssoufi, l'homme qui l'a incarnée, la fin du cycle ouvert par « l'alternance ».

Annoncées voire redoutées comme des « échéances à haut risque » les élections municipales de septembre 2003 se déroulent dans une relative indifférence. Pour Mohammed VI, qui affronte son premier scrutin local, l'enjeu est important car il vise à approfondir ou conforter l'ouverture politique de 1998 en évitant un succès du vote islamiste. Le contexte post-attentats y est propice, incitant le P.J.D. à la modération et à l'autorégulation de son potentiel électoral, en acceptant de ne présenter de candidats que dans 18 p. 100 des circonscriptions. Le P.J.D. joue le compromis et l'intérêt national, de peur de déclencher un scénario à l'algérienne qui serait contre productif à terme. Il réalise malgré cela de très bons scores dans les villes moyennes et dans quelques arrondissements de grandes métropoles comme Casablanca, Mekhnès, Rabat, Fès... Contrairement au classement électoral à l'échelle nationale, les grands partis comme le P.I. et l'U.S.F.P. ont enregistré un certain recul à l'échelle locale, sauf dans les grandes villes où la dimension partisane des enjeux de pouvoir prend tout son sens, amplifiée par les effets du scrutin de liste. Avec une progression préoccupante de l'abstentionnisme (50 p. 100 en moyenne), ces élections ont ravivé l'idée d'une crise des partis. Le débat qui s'installe dans les médias autour de la corruption de l'élu et des pratiques éhontées de « transhumance » finit par interpeller le pouvoir et le roi lui-même, qui engage solennellement les partis à contribuer par leur « rôle d'encadrement et de représentation » à une « réhabilitation de l'action politique au sens noble du terme ». Pour la plupart des partis, 2006 promettait d'être une année fertile en changements, avec des rapprochements prévisibles au sein de certaines familles politiques, des congrès animés et des successions difficiles à gérer à la tête de l'Istiqlal et du R.N.I., et de nouvelles tensions en perspective autour de la réforme annoncée du système électoral pour les législatives de 2007. 

La libéralisation à l'épreuve des impératifs sécuritaires

Sur le plan des libertés publiques et politiques, le bilan de la « nouvelle ère » est en demi-teinte, si l'on en juge par l'arbitraire des arrestations et la sévérité des peines d'emprisonnement dont ont fait l'objet plusieurs journalistes d'opinion, notamment Ali Lmrabet, condamné à quatre ans de prison ferme en 2003 (il sera gracié en janvier 2004), 20 000 dirhams d'amende et à l'interdiction de ses publications ; ou encore Mohamed Rachid Chrii, vice-secrétaire d'une section de l'Association marocaine des droits humains (A.M.D.H.), condamné en 2003 sans preuve matérielle pour outrage envers des fonctionnaires publics à dix-huit mois de prison ferme. En outre, la tonalité très politique de la composition du Conseil supérieur de la communication audiovisuelle, créé en 2002, ne laisse pas douter de la volonté implicite de contrôle des médias par le pouvoir. C'est surtout le choc des cinq attentats-suicides de Casablanca, le 16 mai 2003, qui va réactiver la spirale répressive au nom de la logique du tout sécuritaire. Par leur brutalité et l'ampleur du nombre de victimes, ces attentats tiennent lieu d'électrochoc politique pour un pays que le roi, commandeur des croyants, pensait pouvoir immuniser contre l'intégrisme et les agissements terroristes du Djihad islamiste. La dimension sociale est également présente dans le message des jeunes kamikazes pour la plupart issus des banlieues de Casablanca qui abritent la grande masse des exclus, de plus en plus paupérisée et marginalisée. En guise de réponse, les autorités se sont retranchées derrière un discours de fermeté et de culpabilisation visant non seulement les représentants de l'islamisme, mais aussi certains intermédiaires sociaux et leaders d'opinion suspectés de faire le lit de l'extrémisme. Pour le roi, « il n'y a pas de place pour des partis politiques qui monopolisent l'Islam » et l'heure n'est point au « laxisme » ni au débat, mais à l'éradication pure et simple du terrorisme. Le gouvernement s'empresse, de son côté, d'instrumentaliser la menace terroriste pour légitimer une politique de répression policière et judicaire tous azimuts, dépassant largement les instigateurs des attentats. Les organisations comme l'Organisation marocaine des droits humains (O.M.D.H.), l'A.M.D.H. et Forum Vérité et Justice (F.V.J.) se mobilisent, mais sans succès, pour faire respecter les droits de la défense et clarifier les conditions de détention. Le roi soumet au Parlement, quelques jours après les attentats, un projet de loi comprenant une série de dispositions antiterrorisme, qui avait été déjà introduit en 2002 après la découverte sur le territoire national de cellules d'Al-Qaida. Votée dès le lendemain en commission, la loi est adoptée en séance plénière sans amendement ni discussion, avec l'accord de tous les partis politiques. Très critiqué au regard des risques de dérives (extension de la qualification d'actes de terrorisme, prolongation de la détention provisoire, aggravation des peines), ce texte a permis au gouvernement de déployer une vaste campagne d'arrestations et d'inculpations, très au-delà du cercle des activistes et au mépris des principes généraux du droit reconnus par la Constitution.

En revanche, la mise en place, en 2004, de l'Instance Équité et Réconciliation (I.E.R.), à l'initiative de Mohammed VI, a marqué la ferme volonté de rompre avec un lourd passé de violence et de répression, en même temps que le souci de chercher à indemniser les victimes des graves violations des droits humains. Mandatée pour faire la lumière sur les disparitions forcées survenues de 1956 à 1999, l'I.E.R. succédait à l'Instance d'arbitrage indépendante créée en 1999, et dont les travaux achevés en 2003 avaient conduit à une indemnisation à hauteur de près d'un milliard de dirhams. L'initiative a suscité des réactions très partagées, allant de la réprobation à l'enthousiasme teinté d'une certaine circonspection, devant les limites du champ de compétence de cette instance. Composée d'anciens exilés et détenus politiques pris au sein d'associations de défense des droits de l'homme, l'I.E.R. a traité des milliers de dossiers, mobilisant un dispositif d'enquêtes et d'auditions, mais sans être toujours bien armée pour établir la vérité complète, notamment sur l'identité des coupables. Elle aura eu le mérite d'officialiser le débat sur les violations commises dans le passé, et de le mettre sur la scène publique à travers les auditions des victimes et leur retransmission à la télévision. Elle a également accordé, de manière timide certes, une forme de reconnaissance de la responsabilité de l'État dans ces violations, et a ainsi fait œuvre de justice historique en impliquant la société et l'État dans un réel et sérieux travail de mémoire ainsi que dans la création de tout un éventail de réparations (financières, sociales, médicales ou civiques). Dans son rapport final remis en 2005, l'instance a même ajouté une série de propositions de réformes visant à consolider l'État de droit et à garantir la non-répétition de ces violations commises en toute impunité.

L'islamisme aux marches du Palais ?

Avec des rythmes différents, de nombreuses réformes ont marqué les cinq premières années du nouveau règne. Une nouvelle charte communale a été promulguée en 2002, qui consacre l'unité de la ville, renforce l'autonomie des communes, et redéfinit le statut des élus. Une loi organique sur les conseils préfectoraux et provinciaux vient également accroître les pouvoirs des instances élues. Le cadre juridique a été rénové avec la publication d'un nouveau code de la presse (très critiqué par Reporters sans frontières), la libéralisation toute relative du secteur de l'audiovisuel, la mise en place de tribunaux spécialisés, la réforme du code de procédure pénale, ainsi que l'adoption laborieuse d'un nouveau code du travail. Parmi les grandes réformes de cette période de transition politique, celle du code de la famille se distingue autant par la forme que par le fond. On retiendra en effet la grande habileté de Mohammed VI à produire un consensus sur un sujet aussi sensible et controversé, et autour d'un texte de loi dépassant de surcroît les attentes des féministes. Après l'échec du projet de loi défendu en 1999 par le secrétaire d'État aux Affaires sociales, Saïd Saadi, le roi a confié la réforme à une commission ad hoc nommée par lui seul et comprenant des représentants des oulémas et d'organisations féminines et politiques. Soumise à l'appréciation du roi et aux prérogatives d'arbitrage que confère à celui-ci son statut de commandeur des croyants, la réforme annoncée au Parlement en octobre 2003 est votée en janvier 2004 à l'unanimité, sans que les formations politiques ne prennent réellement position sur le fond. Le texte tend à mettre la femme sur un pied d'égalité avec l'homme, pour le libre choix de son époux et la responsabilité de la famille. L'âge du mariage est relevé à 18 ans, la répudiation mise sous autorisation judiciaire et, sans les interdire, la polygamie est rendue plus difficile et le divorce plus équitable dans la mesure où il engage les deux époux. Réalisée sous le sceau des autorités religieuses légitimes, la réforme a eu raison des résistances plus ou moins explicites des islamistes, y compris du courant radical représenté par l'association Justice et Bienfaisance, qui ont fini par accepter un texte largement inspiré par les revendications des féministes laïques. Si ce nouveau code répond sans doute aux convictions du roi, son application dépendra largement du statut social et économique des femmes marocaines et de l'attachement encore vivace de la société et de certains de ses juges à la tradition.

Après quelques années de règne, le bilan de Mohammed VI est contrasté, et diversement apprécié au sein de la classe politique comme auprès de l'opinion publique : les avancées vers la démocratie et la modernité coexistent avec le maintien de l'hégémonie politique de la monarchie et de certaines pratiques du Makhzen, et beaucoup de questions attendent leurs réponses, notamment sur les stratégies de pouvoir vis-à-vis des forces représentatives de l'islamisme. Depuis sa percée sur la scène légale, le P.J.D. s'est en effet imposé comme première force d'opposition politique et comme un parti assez exemplaire en termes d'organisation et de mobilisation. S'appuyant sur un réel enracinement social, et une très forte empathie idéologique avec l'électorat populaire et urbain, il représente une structure d'accueil pour toute l'opposition de sensibilité islamiste, isolant du même coup le potentiel électoral de mobilisation massive des couches islamistes contestataires et irréductibles à tout compromis. Prenant très vite ses distances et condamnant les violences terroristes de mai 2003, le P.J.D. a donné au Palais de sérieux gages de loyalisme en réfrénant les tentations de triomphalisme électoral et en écartant certains leaders portés vers une rupture du consensus institutionnel. Lors de son 5e congrès réuni en 2004, l'ordre et la crédibilité du parti sont réaffirmés et une nouvelle direction est élue, qui se distingue à la fois par son éthique islamique, ses compétences gestionnaires et son sens pragmatique, témoignant de sa vocation à exercer des responsabilités gouvernementales. Une éventualité dont le roi pourrait être tenté de tirer profit, pour neutraliser le potentiel d'alternative politique de Justice et Bienfaisance et lui permettre de stabiliser l'ouverture politique sur la base d'un « pacte » entre la monarchie et l'islamisme légitimiste. Cependant, c'est l'Istiqlal (P.I.) qui remporte les législatives du 7 septembre 2007, devant le P.J.D. ; le grand perdant est l'U.S.F.P. Cette victoire de l'Istiqlal est inattendue, tout autant que le résultat mitigé du P.J.D., dont la direction attendait du scrutin qu'il l'amène à la direction du gouvernement en tant que parti dominant. Président puis actuel secrétaire général de l'Istiqlal, Abbas El Fassi, homme politique chevronné, est nommé Premier ministre. La victoire quasi annoncée du P.J.D. n'a pas eu lieu et « l'hypothèque islamiste » n'est pas levée.

À partir de 2009, un mécontentement populaire commence à se manifester avec l’organisation de plusieurs grèves durant l’année, tandis que les autorités, sous couvert de la lutte contre le terrorisme, continuent de porter atteinte aux libertés individuelles. Beaucoup de Marocains ont vu leurs espoirs déçus par les promesses non tenues du roi et du gouvernement. Aussi, lorsque les révoltes en Tunisie puis en Égypte chassent du pouvoir leurs dirigeants en janvier et février 2011, les Marocains, qui souffrent des mêmes maux – fortes inégalités sociales, chômage élevé chez les jeunes, pouvoir absolu d’un seul dirigeant, corruption généralisée et opposition muselée –, descendent manifester dans la rue. Plusieurs centaines de milliers de jeunes se mobilisent, à partir de février 2011, dans plus de cinquante villes du royaume, grâce aux réseaux sociaux d’Internet. Mais la contestation reste mesurée et relativement dispersée et, surtout, ne fait pas l’objet d’une forte répression, notamment parce que la population ne réclame pas le renversement du régime, mais sa démocratisation accompagnée d’une profonde réforme constitutionnelle.

IV -  La « marocanité » du Sahara en suspens

Conforté par les succès militaires de sa stratégie des « murs » et accroché à sa position du référendum défendue à Nairobi, le Maroc a écarté tout espoir d'un règlement équitable et concerté, que la relance de la dynamique unitaire maghrébine laissait entrevoir. Pourtant, certains milieux d'affaires voire politiques finissaient, en raison du poids financier de cette guerre d'usure, par s'accommoder d'une solution de repli ou d'un accord de partage. Le Polisario continue pour sa part à accroître l'isolement diplomatique du Maroc au sein de l'O.U.A. et de l'O.N.U. pour l'obliger à se plier aux résolutions des deux organisations internationales. Pour en faciliter la mise en œuvre, deux séries de conversations sont organisées entre le Maroc et le Polisario, mais sans succès. Des divergences profondes continuent de les opposer, sur les conditions et la finalité du plan de paix, le Maroc s'appuyant sur la politique de « marocanisation » du territoire saharien pour se préparer à accepter un référendum contrôlé et confirmatif, le Polisario se fondant sur la reconnaissance internationale de « la réalité étatique » de la République arabe sahraouie démocratique pour faire entériner par un référendum l'autodétermination du peuple sahraoui. Prenant le relais de l'O.U.A., l'O.N.U. parvient après de nombreux contacts officiels et secrets, et au terme d'une mission sur le terrain, à élaborer un plan de paix qui est remis en août 1988 et qui paraît satisfaire le Polisario et le roi Hassan II. En effet, la perspective d'une solution référendaire s'inscrit dans un contexte politique et diplomatique qui paraît d'autant moins préoccupant pour le Maroc qu'il a acquis définitivement la maîtrise militaire du terrain et accompagné cette emprise par un effort considérable d'encadrement administratif et de modernisation économique du territoire.

En outre, le Polisario, longtemps récusé comme autorité légitime et perçu essentiellement comme un appendice algérien du leadership de Boumediene, ne représentait plus la même menace politique depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec l'Algérie de Chadli Benjedid et le rapprochement des États maghrébins au plus haut niveau. Ainsi le roi finit-il par accepter la proposition d'un référendum selon la recommandation du secrétaire général de l'O.N.U., en août 1988, et par recevoir à Marrakech une délégation du Polisario, en janvier 1989. En juin 1990, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte un plan de règlement global par la voie d'un référendum qui est placé sous son entière responsabilité et dont l'organisation sera confiée à la Minurso (Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental, créée en avril 1991). Ce plan va susciter une série de critiques au sein de toute la classe politique, et notamment dans l'opposition qui en conteste les « visées indépendantistes » et « les atteintes à la souveraineté du Maroc ». Pour les partis de l'U.S.F.P., du P.P.S. et de l'Istiqlal, ce référendum est devenu « caduc et dépassé », et sa tenue serait une épreuve difficile pour le régime marocain en raison des incertitudes qui pèsent sur la coopération du partenaire algérien et des risques de turbulence psychologique et politique qui peuvent se manifester au sein de l'armée et de la population sahraouie. Cette surenchère de l'opposition prend une signification tout autre que la simple reconduction de son soutien : c'est pour elle une manière de souligner que cette question est « l'affaire personnelle du roi » et de lui faire assumer l'entière responsabilité du traitement de ce dossier par le passé comme pour l'avenir. Dans l'esprit du régime, le Maroc doit se servir de l'idée du référendum, dont il a accepté le principe, pour conforter un état de fait plutôt qu'apporter une solution à un problème qu'il réfute et encore moins chercher à faire reconnaître une entité nationale « autre ».

La mise en œuvre de ce référendum va buter sur le désaccord entre le Maroc et le Polisario à propos des critères d'identification de l'électorat sahraoui. Le Polisario exige le respect scrupuleux du recensement espagnol de 1974 comme « critère unique des votants » tandis que le Maroc veut y inclure tous ceux qui actuellement vivent au Sahara et qui sont pour l'occasion d'authentiques Sahraouis. Aucune partie n'étant prête à accepter une solution qui conduirait à une défaite au référendum, le plan de paix était réduit à une pure fiction et l'O.N.U. contrainte par « souci d'impartialité » à repousser l'échéance jusqu'à la conclusion d'un accord sur les conditions pratiques de la consultation. Inquiétées par les déclarations des nouveaux dirigeants algériens qui se disaient contraints de respecter la « parole de leur pays » en tant qu'héritier d'une « pratique politique », les autorités marocaines ont même envisagé de traiter avec l'Algérie pour négocier un accord reposant naturellement sur la reconnaissance de la marocanité du Sahara, assortie de mesures d'autonomie régionale sur le modèle des Länder allemands. Le secrétaire général du Polisario acceptait même, pour sortir de l'impasse le plan de paix, d'ajouter aux 70 000 Sahraouis recensés une fourchette de 1 à 10 p. 100 correspondant aux personnes que la conquête espagnole de leurs zones de nomadisme avait contraintes à aller se réfugier dans le territoire marocain ; il refusait cependant catégoriquement d'intégrer comme le demandait Rabat les 120 000 personnes supplémentaires qui auraient été déplacées durant la période coloniale.

Tout en invitant le Maroc et le Polisario à faire des efforts exceptionnels pour assurer le succès du plan de paix et à écarter toute provocation, le Conseil de sécurité n'a pu s'opposer à la décision marocaine d'étendre aux provinces sahariennes le déroulement des élections locales et nationales. En dépit de deux rencontres entre chefs de tribus organisées par l'O.N.U. en juin 1990 et novembre 1992 à Genève et de discussions « directes » tenues au printemps de 1993 à Laayoun en présence du représentant spécial de l'O.N.U., aucun accord n'a pu se dégager sur la définition du collège électoral pour l'autodétermination. Devant l'impossibilité évidente d'organiser le référendum avant la fin de l'année 1993, conformément à l'ultime échéance adoptée par le Conseil de sécurité, l'O.N.U. s'est résignée à différer la consultation au milieu de l'année 1994 avec un calendrier détaillé des pourparlers directs qui devra faire l'objet d'un rapport du secrétaire général Boutros Boutros-Ghali. Dans cette attente, fort d'un succès militaire que le Polisario cherche toujours à précariser par des raids isolés et par la menace constante d'une reprise de la guérilla, le Maroc ne néglige aucune démarche diplomatique ni aucune argumentation juridique pour faire aboutir ce plan de paix qui ne doit dans l'esprit de ses dirigeants que se surimposer à une récupération des « provinces sahariennes » largement engagée sur le plan économique et consacrée dans l'ordre juridique interne par les dernières consultations électorales de leurs populations. La marche de 30 000 volontaires du Sud marocain organisée en 1991, sorte de remake de la Marche verte, le soutien massif de l'État au développement économique de la région et à la promotion d'une classe d'entrepreneurs locaux, la défense résolue d'une conception extensive et exclusive de la territorialité marocaine du corps électoral illustrent la détermination du Maroc à poursuivre une stratégie d'épuisement psychologique des Nations unies et d'isolement politique et diplomatique du Polisario. L'usure du temps s'y ajoutant, les ralliements successifs de responsables sahraouis et non des moindres, comme Brahim Hakim, ont fortement ébranlé la cohésion interne et la légitimité internationale d'un mouvement qui a toute raison de redouter au côté d'une Algérie en pleine incertitude que, avec ou sans référendum de l'O.N.U., le Sahara occidental devienne marocain.

Dans sa résolution 907 de mars 1994, l'O.N.U. était disposée à régler le problème de l'organisation du référendum en confiant à la Commission d'identification de la Minurso la charge d'inscrire les électeurs potentiels avant le 30 juin de l'année, ce qui l'autorisait à organiser le scrutin en février 1995. Mais cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que les précédentes, sinon de condamner, de report en report, le processus électoral. Le dossier est de nouveau relancé au début de 1996, à l'instigation de Nelson Mandela, très sensible aux thèses du Front Polisario, et sous l'égide des États-Unis, soucieux de dédramatiser le conflit et d'éviter une recrudescence des hostilités algéro-marocaines. L'ancien secrétaire d'État américain James Baker, nommé en mars 1997 médiateur et envoyé spécial du secrétaire général de l'O.N.U., parvient à renouer le dialogue en organisant à Lisbonne des discussions entre Marocains et Sahraouis. Les négociations reprennent, portant toujours sur la mise en application du plan de paix de 1991 avec, à la clé, la possibilité d'apporter des modifications qui seraient acceptées par les deux parties. Des progrès significatifs sont opérés sur la question des réfugiés, alors que le problème de la définition du corps électoral demeure le principal sujet de contentieux. Au terme d'un cycle de négociations conduites à Houston par James Baker, le Maroc et le Polisario renouvellent leur adhésion au principe d'un référendum d'autodétermination sous les auspices de l'O.N.U. Un échéancier est même fixé prévoyant sa tenue en décembre 1998. Mais la question essentielle de l'identification du corps électoral continuant de poser problème, l'échéance s'en trouvera une nouvelle fois reportée.

En juillet 1999, à la mort d'Hassan II, le Maroc paraissait s'accommoder de la liste électorale des 84 000 personnes « provisoirement habilitées à participer au vote », publiée par la Minurso. Driss Basri, chargé par Hassan II de suivre le dossier saharien, voyait dans cet inventaire de solides raisons de croire dans le succès des thèses marocaines lors du référendum prévu pour juillet 2000. Les efforts menés parallèlement pour reporter l'échéance laissent toujours planer, au-delà de ce satisfecit, de sérieuses incertitudes quant à l'issue du vote sur le sort d'un territoire solidement verrouillé et coupé du reste du pays par le système policier mis en place par le ministère de l'Intérieur. L'accession au trône de Mohammed VI, en juillet 1999, va libérer les esprits et débrider le ton et la teneur de la presse d'opinion sur un sujet qui était jusqu'ici du domaine réservé du palais. Le limogeage de D. Basri en novembre 1999, la mise en place d'une commission royale et l'éviction de deux hommes forts du système basrien témoignent d'un réel changement dans l'approche et le traitement de cette question toujours sensible. Après les émeutes d'El Ayoun et leur répression en septembre 1999, dénoncée dans un rapport de l'Organisation marocaine des droits de l'homme, le roi prône une nouvelle politique, qui se démarque de la logique alternative de la gestion Basri, entre le tout-sécuritaire ou la rente de situation. En se fondant sur la solution des problèmes sociaux et sur la constitution d'une assemblée territoriale élue, Mohammed VI entend privilégier le dialogue avec les Sahraouis pour parvenir à négocier un statut d'autonomie sous réserve d'une intégration dans la mouvance marocaine.

Du côté des Nations unies, c'est la « solution politique » qui est préconisée, dans les propositions du plan Baker II de 2003, qui plaide pour un compromis négocié et concerté entre les parties, préalable à la mise en œuvre de la procédure autorisée de décolonisation. Malgré quelques avantages pour le Front Polisario, ce plan peut faire échouer sa détermination en faveur de la création d'un État souverain sahraoui. Il prévoit l'instauration et le fonctionnement d'institutions autonomes (Assemblée législative et chef de l'exécutif), sous l'égide de l'Autorité du Sahara occidental, durant un mandat de quatre ans et avant la tenue d'un référendum portant sur trois options, intégration au royaume, indépendance ou autonomie. La question centrale de la définition du corps électoral pour ces instances laisse prévoir des complications quant à la tenue du référendum, qui pourra être assuré sous le contrôle de l'autorité du Maroc, la Minurso n'étant appelée désormais qu'à « apporter son concours ». Cette proposition ne satisfait pas pour autant le Maroc, qui va invoquer sa Constitution pour empêcher toute modification du statut de ses provinces et le manque de garanties absolues lui permettant de maîtriser le résultat du référendum. Quant au Polisario, il va s'opposer à tout processus d'autonomie transitoire qui pourrait nuire à l'exercice du droit à l'autodétermination par un référendum libre et organisé sous l'autorité exclusive de l'O.N.U. L'Algérie plaide également en faveur des pouvoirs des Nations unies, y compris pour le rapatriement des réfugiés sahraouis. Avec la démission en juin 2004 de James Baker, remplacé par le péruvien Alvaro de Soto, l'O.N.U. signe un nouvel aveu d'impuissance, tout autant que les États susceptibles de jouer de leur influence pour faire évoluer la situation. Quant aux pays directement concernés, le maintien du statu quo leur paraît même la moins mauvaise des solutions, pour des dirigeants qui entendent continuer d'instrumentaliser cette question à des fins de politique intérieure et, surtout, pour ne pas risquer de déstabiliser davantage l'autorité de leurs pouvoirs, dans le contexte de luttes contre le terrorisme islamiste. Durant l'année 2005, les manifestations à El Ayoun et à Smara marquent cependant un glissement dangereux vers la violence et prouvent que le malaise est profond. L'autonomisation des indépendantistes locaux inquiète le pouvoir marocain et pousse le roi à se réinvestir politiquement dans cette affaire.

Lors d'une visite sur le terrain en mars 2006, lourde de symboles à l'occasion des cinquante ans de l'Indépendance, Mohammed VI annonce la création d'une assemblée locale chargée d'élaborer un texte consensuel et préparatoire à la présentation d'un mémorandum aux Nations unies avant la fin de 2006. Nommé par le roi sur la base d'un éventail sociopolitique assez large et diversifié, le Conseil consultatif royal pour les affaires sahariennes (C.O.R.C.A.S.) a très vite suscité de sérieuses critiques quant à sa représentativité jugée peu démocratique et quant au choix du dispositif retenu dans son projet d'autonomie régionale. Présenté à l'O.N.U. en avril 2007, ce plan a été récusé par le Front Polisario qui y voit un moyen détourné pour régler le conflit en dehors du cadre de la décolonisation, et qui a soumis de son côté un plan assez flexible de sortie de crise à trois options, indépendance, autonomie et intégration. Depuis lors, et à la suite de la résolution 1754 du Conseil de sécurité, le Maroc et le Polisario ont engagé – en présence de l'Algérie et de la Mauritanie en tant qu'États voisins – plusieurs séries de discussions. Les premières ont été menées en juin et en août 2007 dans l'État de New York sans conditions préalables, avec la médiation du diplomate néerlandais Peter Van Walsum, qui a remplacé Alvaro de Soto en 2005, et les dernières en novembre 2007 en Suisse, sans pour autant qu'elles aient permis d'entamer de réelles négociations.

V -  L'économie marocaine à l'épreuve

Pendant les quinze années qui ont suivi l'indépendance, les autorités marocaines ont porté la plupart de leurs efforts sur la reconversion des structures économiques héritées du Protectorat en vue d'établir les fondements d'une véritable « économie nationale ». Cette politique, axée principalement sur la valorisation des ressources naturelles et la reprise en main progressive de l'appareil de production, s'est appuyée sur un interventionnisme étatique important, et a donné lieu à la mise en place d'un processus de planification à partir des années 1960.

Au terme de cette période, les plans mis en œuvre n'ont pas permis de surmonter la persistance d'une très faible croissance de la production globale, l'aggravation du chômage, l'insuffisance des taux d'épargne et d'investissement, ni les difficultés liées à une balance des paiements très vulnérable.

Ainsi assiste-t-on, à partir de 1968, à une volonté réelle d'accroître le dynamisme de l'économie, ne serait-ce que pour mieux prendre en compte la pression démographique de plus en plus sensible. Le plan 1968-1972 et davantage encore le plan 1973-1977 portent la marque de ce volontarisme, à peine teinté d'égalitarisme social, et accompagné d'une stratégie de développement centrée sur des objectifs de croissance maximale. Si les résultats des premières tranches annuelles témoignent d'un développement réel, l'année 1977 va cependant reproduire les traits structurels des années passées, notamment le déficit alimentaire, l'augmentation du taux d'endettement et la hausse des prix, aggravés par les effets pervers de la crise économique des pays capitalistes et le poids financier de la guerre du Sahara.

Pour réduire l'ampleur des déséquilibres, un plan triennal de stabilisation est adopté pour la période 1979-1980 visant à maintenir en priorité les équilibres financiers. Cette politique qui conduit les pouvoirs publics à abandonner l'option industrialiste du plan précédent ouvre une période de désinvestissement et de récession, sans que les équilibres s'améliorent pour autant. L'État est submergé par le gonflement de ses charges courantes et doit continuer de financer son déficit en recourant au marché financier international. De 1977 à 1980, l'endettement du pays passe de 3,9 millions à 7,1 millions de dirhams. Pour rompre avec cette thérapeutique de pause, un plan quinquennal ambitieux est adopté en 1981, qui prévoit un taux de croissance annuel de 6,5 p. 100 et qui est placé sous le signe de la « relance économique et de mobilisation de toutes les ressources et potentialités tant humaines que matérielles ».

Le plan de relance 1981-1985 : un projet ambitieux, des résultats limités

Tout en s'inscrivant dans une perspective de développement à long terme, ce plan de relance mise sur un important effort d'investissement (130 milliards de dirhams sur cinq ans) tant public que privé, principalement dans les domaines de l'industrie et de l'énergie. Le développement de ces secteurs reste fondé sur la valorisation des phosphates et la promotion des exportations de biens de consommation. Les objectifs prioritaires visent à l'amélioration des conditions de vie de la population rurale, à la réduction du déficit alimentaire avec l'aménagement et la mise en valeur des zones bour, au redressement de la balance commerciale et à la stabilisation du chômage. Les résultats des deux premiers exercices ont très vite témoigné de l'incapacité de ce schéma de développement à impulser une véritable relance comme à assainir une situation financière des plus difficiles. En 1981, les déficits du budget et de la balance des paiements accusent de très fortes progressions par rapport à 1980, tous les indices de la production sont en baisse sensible, l'investissement public recule, et le P.I.B., pour la première fois depuis 1986, enregistre un pourcentage négatif (– 1,6 p. 100). Le besoin de financement extérieur du pays atteint la somme critique de 14,2 milliards de dirhams, et les réserves de change ne représentent plus que seize jours d'importations. En 1982, les indicateurs économiques qui sont tout aussi préoccupants amènent les autorités à réviser en baisse les objectifs de croissance (de 6,5 à 4 p. 100) et à adopter une plus grande rigueur budgétaire et financière. Les fondements du modèle de financement – liés essentiellement à la maximisation des exportations – se sont révélés inopérants, certains secteurs tels que les phosphates, le textile et les agrumes étant de plus en plus exposés à la concurrence internationale ou à un rétrécissement du marché.

De 1983 à 1993, une économie sous tutelle : financement de la dette et politique d'ajustement

En 1983, devant l'aggravation patente des déficits du commerce extérieur et de la balance des paiements, le gouvernement finit par céder aux recommandations de la Banque mondiale et du F.M.I., en faisant adopter en août un plan d'austérité assorti de quelques mesures sociales destinées à limiter la hausse des prix des denrées alimentaires de base. Le Maroc s'engage sous la tutelle sévère et exigeante du F.M.I. dans un « programme d'ajustements structurels économiques et financiers » qui lui permet d'obtenir des facilités de prêts et surtout le rééchelonnement de sa dette extérieure qui atteint 13 milliards de dollars à la fin de 1983. En corollaire de ce soutien financier, le Maroc va prendre une série de mesures d'assainissement et de restructuration de l'économie dans le droit-fil des orientations néo-libérales du F.M.I. qui sont une restauration des équilibres financiers impliquant une réduction importante des dépenses publiques, la promotion des activités exportatrices seules à pouvoir rapporter les devises nécessaires au paiement de la dette, une privatisation de l'appareil productif et bancaire et une insertion plus poussée dans le marché mondial par une libéralisation totale des importations. Les premières mesures seront d'ordre budgétaire et monétaire : réduction des investissements de l'État et des créations d'emplois dans la fonction publique, pression sur les salaires, baisse des subventions à la consommation, contrôle rigoureux de la masse monétaire, relèvement des taux d'intérêt, poursuite de la dépréciation du dirham, etc. Dès 1984, et parallèlement à cette action de stabilisation, les autorités marocaines amorcent une restructuration de l'économie visant à en « augmenter la rentabilité et l'efficacité » ainsi que le « potentiel d'exportation ». Entre 1984 et 1990, le système fiscal subit d'importantes modifications avec l'instauration successive de la taxe à la valeur ajoutée, de l'impôt sur les sociétés, de l'impôt général sur le revenu et d'un nouveau dispositif de fiscalité locale ; la fiscalité douanière fait également l'objet de divers aménagements, et les codes d'investissement sont révisés.

Avec un montant estimé en 1989 à 20 millions de dollars, l'acuité du problème de la dette semblait infirmer l'efficacité de la thérapeutique de l'ajustement structurel et justifier les impératifs de « pause » ou de « correction » dans les développements économiques et sociaux de cette politique, demandés aussi bien par le patronat marocain que par la Banque mondiale elle-même.

Les réformes entamées à l'égard du secteur public se traduisent par le désengagement de l'État des entreprises de caractère industriel ou commercial et par l'introduction d'une logique de marché dans le fonctionnement des autres. Une liste de cent douze entreprises privatisables est établie en 1989 avec un calendrier et un dispositif réglementaire pour leur cession au secteur privé. La libéralisation des prix et celle du commerce extérieur ont été instituées dans le même esprit d'efficacité et de redynamisation des politiques industrielles et commerciales. L'exportation a bénéficié de mesures particulières de promotion et d'incitation en direction notamment des « investisseurs étrangers », avec la suppression de la condition de marocanisation ainsi que la levée du contrôle de l'Office des changes pour le transfert des capitaux et revenus. La politique agricole n'a pas échappé au mouvement de privatisation et de désengagement de l'État, de même que les secteurs de l'éducation et de la santé dont les niveaux supérieurs ont été progressivement cédés au secteur privé ou gérés selon la logique du marché. Cette politique de rigueur monétaire et financière a conduit à une sensible réduction de l'effort d'investissement de l'État et à un ralentissement du rythme de croissance qui s'est situé à une moyenne de 4 p. 100 entre 1983 et 1989.

Bien que jugée satisfaisante au vu de ses résultats chiffrés en 1991 et d'une forte croissance due à une campagne agricole exceptionnelle, l'économie nationale reste fragile, et le Maroc continue d'être classé parmi les pays à risque important pour les banques internationales et les investisseurs étrangers. Le poids de sa dette extérieure qui demeure très lourde (21,1 millions de dollars en 1991) y contribue largement, d'autant que d'autres incertitudes demeurent : la faible diversité de ses produits exportés, notamment, au point que la perte d'un gros marché sur les phosphates ou une mauvaise saison agricole suffisent à creuser le déficit extérieur et à ralentir la croissance ; la montée persistante du chômage et des inégalités sociales qui ont ranimé en 1991 le débat sur les coûts sociaux et les effets pervers de la politique d'ajustement structurel. Cette politique a en effet creusé les écarts de revenus et de statut entre citadins et ruraux, petite bourgeoisie et bourgeoisie nationale, secteur productif et secteur informel, en même temps qu'elle a renforcé l'assise financière et les appétits d'enrichissement des groupes et/ou grandes familles marocaines.

En 1992, l'activité économique marocaine a connu le plus profond creux conjoncturel de son histoire d'après l'indépendance. La tendance dépressive s'est progressivement propagée et a affecté par ricochet à travers les revenus les évolutions des principales composantes de la demande, notamment de la consommation.

La sécheresse et la baisse des exportations constituent les facteurs exogènes qui ont principalement déterminé ce repli conjoncturel, mais les orientations de la politique économique ont aussi affecté la physionomie générale de l'économie.

En effet, au cours de 1992, cinquième et dernière année d'un plan économique et social tombé dans l'oubli et totalement absent des discours officiels, l'action des pouvoirs publics s'est inscrite dans le prolongement du programme de l'ajustement structurel. Elle a privilégié l'assainissement de la situation financière et la sauvegarde des équilibres macro-économiques par rapport à la croissance immédiate.

Le produit intérieur brut a connu une nette régression de l'ordre de 3,5 p. 100 contre une croissance notable de 5,1 p. 100 en 1991. La production agricole, gravement touchée par la sécheresse, a connu une sérieuse décrue (– 30,4 p. 100) qui a fait passer la contribution de l'agriculture dans la structure du P.I.B. de 20,6 p. 100, en 1991, à 14,8 p. 100.

Pour le secteur industriel, la plupart des activités ont été affectées par un retournement de tendance au second semestre. L'activité du bâtiment et travaux publics a poursuivi son mouvement à la baisse, et la valeur ajoutée du secteur à fléchi de 3,5 p. 100 en volume. Le ralentissement de l'activité a entraîné une très nette détérioration du niveau de vie des ménages, de plus de 6 p. 100.

Le ralentissement relatif des dépenses publiques associé à l'amélioration sensible des recettes ordinaires a contribué à redresser la situation des finances publiques avec une réduction substantielle du déficit global du trésor dont le ratio par rapport au P.I.B. a été de 1,7 p. 100 : seul point de satisfaction dans ce bilan assombri par le recul de l'activité, le ralentissement de l'inflation avec une variation de l'indice du coût de la vie de 4,9 p. 100 après une tendance haussière de 8,2 p. 100 en 1991.

Poursuivant la logique de la stratégie d'ouverture de son économie sur le reste du monde, le gouvernement marocain a décidé en janvier 1993 la convertibilité du dirham, conformément aux dispositions de l'article 8 des statuts du F.M.I. Cette décision n'a pas manqué de soulever de nombreuses interrogations, à la lumière des faibles performances externes de l'économie nationale en 1992 : le déficit commercial s'est aggravé en passant de 22,4 millions de dirhams à 28,9 millions, et le taux de couverture a enregistré un recul considérable : à peine 53,8 p. 100 au lieu de 62,4 p. 100 en 1991.

Les avoirs en devises ont continué de progresser, mais à un rythme en nette décélération, et toutes les sources de générations de ces devises –  recettes phosphatières, recettes des transferts des résidents marocains à l'étranger, recettes de tourisme, gains de rééchelonnement – ont semblé quelque peu tarir. Par ailleurs, la décision de ne plus rééchelonner le service de la dette extérieure oblige à repenser sur de nouvelles bases la dynamique des finances extérieures.

Si la fin du rééchelonnement ne signifie pas la nécessité de la politique d'assainissement, la convertibilité du dirham n'est pas en soi un gage absolu de succès pour la réinsertion du Maroc sur le marché financier international. La décision a certes une portée qualitative importante, autant pour les opérateurs non résidents que résidents, mais le Maroc peut-il se permettre d'avoir une monnaie à valeur externe sans que son économie, tributaire de facteurs tels que la pluviométrie et la dynamique des marchés extérieurs, soit dotée de structures productives suffisamment solides ? En outre, peut-on concevoir une convertibilité sans un véritable marché des changes ? Si l'ajustement des années 1980 a fait retrouver à la politique économique une certaine crédibilité, il n'est pas sûr que l'économie marocaine puisse faire face aux exigences nouvelles imposées par l'abolition des frontières économiques et l'aiguisement des concurrences commerciales.

Avec une seconde année de sécheresse en 1993 et un environnement économique international toujours dominé par les tendances récessionnistes, l'activité économique marocaine a connu dans l'ensemble des secteurs une certaine stagnation. Le secteur agricole, soumis de nouveau à de sévères conditions climatiques, a enregistré une baisse de la production de 8,5 p. 100, et les activités industrielles et minières ont marqué un important repli dû principalement à la contraction de la demande tant interne qu'externe. Seules les industries agro-alimentaires ont connu une évolution soutenue. Cette tendance à la baisse du secteur industriel s'est confirmée dans la régression du montant des investissements agréés et s'est traduite par la chute des exportations des produits manufacturés et des biens d'équipement. Selon les estimations, la croissance s'est située en 1993 au taux de 0,6 p. 100. Sur le plan financier, si l'exécution du budget semble contenir le déficit dans des limites acceptables, la situation des comptes extérieurs reste en revanche une source de préoccupation, le déficit commercial devant approcher le chiffre de 29 millions de dirhams. Le rythme d'inflation se stabiliserait pour atteindre un taux moyen de 5 p. 100.

La voie étroite de la libéralisation 1994-2000

Si l'application d'un programme d'ajustement structurel entre 1983 et 1993 a aidé à rétablir les grands équilibres, la réalité économique reste fortement dépendante des performances contrastées de l'appareil de production, notamment de l'agriculture, dont les résultats soumis aux aléas climatiques conditionnent largement la croissance économique du pays. Le potentiel économique du secteur minier demeure important, en particulier, avec l'extraction et la transformation des phosphates, mais il n'est pas de nature à favoriser le développement de la grande industrie. L'industrie, dominée par le textile et le cuir, reste porteuse en matière de création d'emplois et d'exportation à destination de l'Europe, bien que la compétitivité de ces deux secteurs soit relativement faible. Malgré un taux de couverture performant, les exportations de produits agricoles et manufacturés concernent essentiellement des produits à faible valeur ajoutée. Le tourisme, autre fleuron de l'économie marocaine, a fini par retrouver, en 1996, un bon niveau de croissance, au prix de certaines réformes de structures. Quant aux transferts des ressortissants marocains à l'étranger, qui constituent avec le tourisme la plus importante source traditionnelle de revenus, ils connaissent une tendance à la baisse, en raison de la « sédentarisation » de la seconde génération d'émigrés.

Face aux défis structurels de l'économie, – accroître la richesse nationale, fournir des emplois et des revenus à une population contrainte à l'exode rural et soumise à la paupérisation urbaine – les autorités misent essentiellement sur le développement des exportations, l'attrait des investissements étrangers et l'offre d'une main-d'œuvre peu coûteuse. En optant pour l'insertion de l'économie dans le marché mondial, avec l'adhésion en 1994 à l'Organisation mondiale du commerce (O.M.C.), et la signature en 1995 de l'accord d'association avec l'Union européenne, les responsables entendent favoriser le développement des échanges, au risque d'avoir à engager de profondes réformes du secteur public et du cadre juridique des activités économiques. Un très important chantier législatif et réglementaire s'est ouvert, allant de la réforme du système financier et de l'activité bancaire à la privatisation des entreprises publiques, des réformes techniques et formelles qui ont permis de moderniser l'appareil de production et d'améliorer les résultats financiers globaux, sans pour autant enrayer les contre-performances économiques ni résorber les déficits sociaux.

Ainsi, le déficit du budget a été réduit fortement, passant de plus de 12 p. 100 du P.I.B au début des années 1980 à près de 2,3 p. 100 en 1999, et le taux annuel d'inflation a été stabilisé à près de 2 p. 100 en moyenne à partir du milieu des années 1990 atteignant 1 p. 100 en 1999. Mais le taux de croissance du P.I.B. continue à être irrégulier et dépendant de la pluviométrie alors que les déficits sociaux sont devenus encore plus marqués, malgré l'amélioration d'un certain nombre d'indicateurs.

La performance de l'économie marocaine, mesurée en termes d'accroissement du P.I.B., a été faible en valeur absolue, depuis 1990, et très réduite lorsqu'on la compare à l'accroissement démographique – même si celui-ci est en ralentissement – que le pays connaît. Les mesures prises par le gouvernement « d'alternance politique » installé en 1998 n'ont rien changé à cette donne de structure. En l'espace de six années (1991-1997), le Maroc a enregistré quatre années de croissance négative pour deux années de croissance forte. La croissance largement positive du P.I.B. en 1994 fait suite à deux années successives de baisse, alors que celle de 1996 se situe entre deux années de fort recul. La progression réelle du P.I.B. par habitant serait ainsi de 0,8 p. 100 annuellement entre 1991 et 1996. Cette progression erratique reste le fait des activités primaires, secteur agricole en tête, dont la production est très fluctuante. Or, non seulement le secteur agricole est en lui-même peu créateur d'emplois – même s'il continue à être le principal employeur (il intervient pour moins de 18 p. 100 du P.I.B.) –, mais il demeure le secteur clé de l'économie nationale, affectant l'activité des secteurs secondaire et tertiaire. En parallèle à l'évolution peu encourageante du P.I.B. et en l'absence de politiques de redistribution permettant d'en atténuer les effets néfastes, le volet social est allé en se dégradant. Ainsi le nombre de pauvres, qui était passé de 6 millions à moins de 3,5 millions entre 1971 et 1991, a fait une poussée durant les dernières années, en augmentant en huit ans de près de 2 millions de personnes pour atteindre, en 1999, 5,3 millions d'individus. En contrepoint, les 10 p. 100 de Marocains les plus riches consomment désormais quatorze fois plus que les 10 p. 100 les plus pauvres. En 1999, plus de 50 p. 100 de la population marocaine adulte était encore analphabète et près de 50 p. 100 des enfants scolarisables n'étaient toujours pas à l'école. Mais, surtout, le taux de chômage est passé de 10 p. 100 environ en 1982 à 16 p. 100 en 1994. Désormais, il se situe à près de 25 p. 100 en milieu urbain, affectant tout particulièrement les femmes, les jeunes et les diplômés. Au demeurant, rien ne laisse supposer que l'évolution du taux de chômage va s'inverser à court terme, puisque les investisseurs extérieurs continuent de bouder le Maroc et que les investisseurs nationaux restent sur leur réserve.

Au-delà de la conjoncture, ces résultats mitigés donnent la mesure des contraintes structurelles de l'économie marocaine, et des difficultés récurrentes des gestionnaires « socialistes » à pouvoir les lever ou du moins les maîtriser. Le climat des affaires et de l'investissement reste maussade, le dialogue social est en panne, et les opérateurs économiques sont toujours en attente des réformes de nature à stimuler la confiance.

Une économie en mal de croissance 2001-2007

Selon les conclusions d'un rapport du Haut-Commissariat au plan, les performances de l'économie marocaine sur 2000-2004 n'ont pas atteint les objectifs fixés. En outre, elles ont pâti des implications de nombreux chocs exogènes : attentats du 16 mai 2003, séisme de Al Hoceima en février 2004, invasion acridienne. Le taux de croissance moyen n'a pas dépassé 3,8 p. 100 par an au lieu des 5 p. 100 envisagés par le plan. Seul le P.I.B. agricole a enregistré une progression notable de 6,9 p. 100 en moyenne, grâce à la succession de bonnes récoltes. Le manque de vigueur de la croissance est dû en partie au fléchissement du secteur productif lui-même lié aux retards pris par les réformes du dispositif législatif destiné à améliorer le climat des investissements. Même constat pour les exportations dont le tassement a révélé les difficultés de l'appareil productif à tirer profit des opportunités offertes par la relance économique mondiale. Le chômage a enregistré une baisse timide passant de 13,9 p. 100 en 1999 à 11,6 p. 100 en 2004, mais qui n'a pas profité aux villes, notamment aux jeunes, y compris les diplômés. Sur le plan financier, le Maroc a bénéficié, selon le rapport, d'une certaine aisance grâce à l'expansion substantielle des transferts des ressortissants marocains à l'étranger. Côté infrastructures, les ratios de réalisations ont été satisfaisants en matière d'énergie, et plutôt performants dans le domaine des télécommunications, tant au regard du nombre d'abonnés qu'en ce qui concerne la téléphonie mobile.

En 2005, les perspectives de croissance ont été compromises par l'atonie de la demande des partenaires de l'U.E., la flambée des cours du pétrole, le démantèlement de l'accord multifibres, et une grave sécheresse. Les exportations de textiles ont chuté de 8,1 p. 100 par rapport à 2004, le P.I.B. agricole a accusé une baisse de 12,5 p. 100, et la situation budgétaire a enregistré un important déficit du fait des coûts générés par le plan de retraites anticipées instauré dans la fonction publique. Le Maroc s'est engagé dans un vaste programme de refonte pour intensifier sa croissance, réduire le déficit commercial et créer des emplois : en mai 2005, Mohammed VI a lancé l'Initiative nationale pour le développement humain (I.N.D.H.), dotée d’une enveloppe de 10 milliards de dirhams sur 2006-2010, dont 2 milliards provenant de bailleurs de fonds étrangers, pour lutter contre les inégalités et la pauvreté, en ciblant en priorité la suppression des bidonvilles, le logement social dans les villes, et la modernisation de l'agriculture. En outre, un plan Émergence vise à relever la croissance de 1,6 p. 100 par an sur la période 2006-2016. L'État a décidé notamment l'implantation de zones industrielles dans différentes villes afin d'améliorer la compétitivité des industries traditionnelles et de soutenir l'essor des secteurs plus récents liés aux délocalisations.

En 2006, les performances économiques du Maroc se sont nettement améliorées. La croissance s'est élevée à 7,3 p. 100 (contre 1,8 p. 100 en 2005), l'investissement a progressé et le chômage a sensiblement régressé, passant sous la barre des 10 p. 100 (contre 11,1 p. 100 en 2005).

Tirée par l'agriculture et grâce à une récolte exceptionnelle, la croissance économique a atteint son niveau le plus élevé depuis 1998. La production non agricole a progressé à un rythme régulier et le secteur primaire a affiché une croissance record de 30,6 p. 100 en 2006. Le secteur secondaire, lui, a poursuivi sur sa lancée, avec une croissance de 4,9 p. 100, contre 5,3 p. 100 en 2005. Grâce à l'introduction de nouveaux quotas européens sur dix catégories de produits chinois, le textile et le cuir se sont bien redressés, mieux que d'autres industries comme l'agroalimentaire et la chimie. Le secteur des services, lui, a progressé de 5,8 p. 100 en 2006, toutes ses branches enregistrant de bonnes performances. Le B.T.P. a été stimulé par l'investissement public dans les infrastructures, ainsi que par l'essor du tourisme.

En 2007, la situation économique s'est sensiblement dégradée (2,5 p. 100 de croissance), dans une conjoncture marquée par la flambée des cours du pétrole et par la hausse des prix du blé qui ont doublé au moment où la production nationale chutait à cause de la sécheresse.

En matière de politique économique, le gouvernement d'Abbas El Fassi ne devrait pas remettre en cause les orientations ni la stratégie de son prédécesseur : ancrage à l'U.E., approfondissement des accords d'association, ouverture aux investisseurs étrangers et cap mis sur la libéralisation et la déréglementation, de même que le développement des secteurs des services et des B.T.P., considérés comme les nouveaux moteurs de l'économie. La décision, prise en septembre 2007, d'implanter à Tanger un centre de production automobile, peut être perçue comme la consécration des efforts déployés par les autorités marocaines pour améliorer l'attractivité du pays.

Toutefois, malgré le retour de bons résultats agricoles en 2008 et 2009, l’économie marocaine est touchée par les répercussions de la crise mondiale, qui a particulièrement affecté l’industrie automobile et les équipementiers. Les défis que devra donc relever le nouveau gouvernement restent nombreux, même si des progrès substantiels ont été accomplis sur l’ensemble des trente dernières années. En effet, depuis les années 1970, le revenu national brut par habitant a plus que quadruplé, passant de 550 dollars à 2 300 dollars en 2006. L’espérance de vie moyenne a augmenté et est passée de 55 ans en 1970 à 71 ans en 2005. D’importantes améliorations sont survenues dans le secteur éducatif, dont l’accroissement du taux de scolarisation primaire, qui est passé de 47 p. 100 à 89 p. 100 en 2006.

Le Maroc, signataire de plusieurs accords de libre-échange, avec les États-Unis et la Turquie, en 2004 notamment, est parvenu en 2008 à un accord avec l’U.E. qui lui confère un «  statut avancé  », entre l’association et l’adhésion, dans la perspective de l’établissement de la zone de libre-échange prévue à l’horizon de 2012. Il entend ainsi tirer le meilleur parti d'une position de plate-forme régionale pour l'investissement et le commerce entre ces zones géographiques, mais il doit poursuivre les réformes structurelles afin de donner à son économie les moyens d'affronter une concurrence internationale en plein essor, avec l'élargissement de l'U.E. et la montée en puissance de pays tels que la Chine. Ces éléments conditionnent le succès des politiques menées actuellement au Maroc.

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