histoire des imazighen

 

 

L'aire historique des Berbères couvre toute l'Afrique du Nord, de l'Égypte à l'Atlantique, de la Méditerranée aux régions saharo-sahéliennes. Mais l'Algérie et le Maroc sont les pays où la présence berbère est la plus marquée et ceux où la « question berbère » se pose avec le plus d'acuité. Si les Romains les appelaient Mauri, qui donnera Maures en français, le terme Berbères est probablement un exonyme dérivé du grec Βάρβαροι et du latin Barbari, repris par les Arabes avec le même sens péjoratif initial d'« étrangers à la civilisation ».

Espace immense composé de régions géographiques très différenciées, le monde berbère est divers sur le plan des modes de vie traditionnels, des densités humaines, des cultures matérielles et des insertions géopolitiques. Cette diversité est accentuée par la fragmentation des Berbères depuis l'arabisation partielle de l'Afrique du Nord. La langue et ses expressions littéraires constituent le principal lien entre les composantes de ce monde éclaté.

I - Civilisation
Dominations étrangères et résistances

La question de l'origine des Berbères a fait couler beaucoup d'encre. Les auteurs grecs et latins, puis arabes et européens ont avancé les légendes les plus fantaisistes à ce sujet : origine perse, mède, cananéenne, yéménite, ibérique, celtique, germanique, grecque... La motivation idéologique de ces thèses est évidente : chaque conquérant a fait venir les Berbères d'ailleurs pour légitimer sa propre présence et sa domination en Afrique du Nord. Dans le champ scientifique, l'origine moyen-orientale a longtemps prévalu, cette région étant considérée comme le berceau du monde méditerranéen. Les tenants d'une origine africaine sont nombreux aussi et ont proposé des localisations primitives en Afrique centrale ou orientale. Mais il n'y a aucun indice positif d'un mouvement d'est en ouest ou du sud - sud-est vers le nord - nord-ouest qui pourrait conforter l'une ou l'autre de ces thèses. Au contraire, les données préhistoriques et linguistiques établissent l'ancienneté et la continuité du peuplement et de la langue berbères dans leur aire d'extension. Les Berbères ont des racines anciennes en Afrique du Nord et il est raisonnable de les considérer comme les « autochtones » de l'Afrique du Nord, avec tout ce que peut avoir de relatif cette notion.

L'histoire des Berbères apparaît comme une succession d'invasions et de dominations étrangères : celle des Phéniciens et de leurs successeurs, les Puniques, de la fin du IIe millénaire avant J.-C. jusqu'à la destruction de Carthage (– 146), celle de Rome (– 146 à + 439), celle des Vandales (439 à 533), des Byzantins (533 à 647), des Arabes qui apportent l'islam (la conquête est achevée au début du viiie siècle), celles des Turcs Ottomans (début du xvie siècle), enfin celle des puissances coloniales européennes à partir du xixe siècle. Depuis longtemps, les Berbères semblent avoir été un peuple « aux marges de l'histoire », dominé et marginalisé par les conquérants successifs. Pourtant, contrairement à bien d'autres peuples de la périphérie méditerranéenne, ils ont survécu jusqu'à nos jours. Leur société, leur culture et leur territoire recelaient sans doute des capacités de résistance exceptionnelles.

À leur apogée, les royaumes berbères antiques (iie siècle avant J.-C. : dynasties numides et maures), subissent déjà la suprématie de Carthage. Avec l'annexion progressive par Rome (à partir de – 40), l'Afrique du Nord entre dans le giron latin pour plus de cinq siècles. L'occupation romaine a accentué le processus de refoulement aux marges des populations indigènes fidèles à leurs modes de vie. Le phénomène est net pour les périodes tardives où l'effondrement du pouvoir romain s'accompagne d'un retour de la « berbérité » jusque-là réfugiée dans les zones montagneuses et présahariennes. Ainsi, Masuna, un prince de la région de Tlemcen peut se proclamer au début du vie siècle : rex gentium romanorum et maurorum : roi des Romains et des Maures.

Après une longue résistance au viie siècle, conduite notamment par Koceila et la Kahina, la conquête arabe fait basculer l'Afrique du Nord dans l'orbite arabo-musulmane. L'islam s'impose, mais en prenant souvent la forme d'hérésies locales ou de courants sectaires (comme le kharidjisme), dans lesquels on a vu des résistances indigènes à la suprématie arabe. L'arabe se diffuse dans les villes et remplace le latin en tant que langue des élites et des cités. Plus tard, après l'arrivée de nomades arabes (invasions hilaliennes) venus du Moyen-Orient au xie siècle, l'arabe va concurrencer le berbère en milieu rural, dans les zones de plaines, de hautes plaines et de piedmonts sahariens, favorables à l'installation de ces éleveurs nomades. En cinq siècles, les progrès de l'arabisation sont tels que le berbère est éliminé dans de larges zones du Maghreb.

Principaux traits traditionnels

Il est difficile de caractériser les sociétés berbères de manière globale tant les situations locales sont spécifiques, mais on identifie quelques grands traits communs, qui expliquent pour une bonne part la résistance des groupes berbères.

Ce sont d'abord des sociétés « segmentaires » faites de l'imbrication d'entités indépendantes : famille élargie, clan (formant village en zone sédentaire), tribu, confédération de tribus. Ces entités sont identifiées comme « Descendants de X » : Ayt X, ou autres formes. Bien entendu, il s'agit d'une représentation fictive dès que l'on dépasse le niveau de la famille élargie : les grandes entités, village, tribu, confédération de tribus, sont toujours des constructions politiques agrégeant des composantes hétérogènes.

Ce sont des sociétés sans État : à l'échelle du village, de la tribu, des assemblées détentrices de toute légitimité désignent pour une courte période un chef et ses assesseurs. On a souvent parlé de « démocratie directe » à propos des Berbères, tout adulte pouvant prendre part à l'assemblée et à ses décisions, une vision quelque peu idyllique car les femmes n'y participaient pas et le poids des plus anciens y était décisif. Parfois, au Maroc notamment, les assemblées étaient réduites aux notables (inflas). Le terme amghar, qui désigne le chef élu du village ou de la tribu, signifie d'abord ancien, vieillard ! La confédération de tribus était un ensemble lâche qui ne trouvait son unité d'action que dans les circonstances extrêmes, notamment les guerres extérieures.

Ce sont aussi des sociétés en armes. Durant des siècles, les Berbères ont été en conflit avec les pouvoirs centraux. Sociétés sans pôles de centralisation stabilisés, les groupes vivaient aussi en état de tension interne permanent. Tout homme était d'abord un guerrier prêt à défendre son groupe. La défense de l'honneur collectif (familial, tribal) ou individuel (notamment à travers le respect de la parole donnée) étaient des valeurs cardinales.

Enfin l'islam y est fortement teinté de pratiques locales, assez éloigné de l'orthodoxie sunnite des villes : le culte des saints, le maraboutisme, garde des traces importantes de paganisme ; la fidélité à des codes coutumiers entre souvent en contradiction avec le droit musulman... Sans que l'on puisse parler d'un islam berbère, la pratique religieuse présente donc de fortes spécificités qui ont toujours rendu les Berbères suspects d'hérésie aux yeux de l'islam officiel.

Les Berbères dans le monde contemporain

Au Maghreb, les Berbères sont insérés dans un environnement arabo-musulman et des États-nations qui se définissent comme tels. Marqués par un nationalisme forgé dans la lutte contre l'occupation coloniale, ces pays ne reconnaissent aucune minorité, régionale ou ethnique, en leur sein. Les Berbères ont été perçus comme un danger potentiel pour la nation et combattus comme tel, surtout en Algérie. Plus que d'une répression anti-berbère généralisée, il s'est agi, pour le Maroc et l'Algérie, d'une occultation systématique, d'un déni de réalité, qui a persisté jusqu'au milieu des années 1990.

Au Sahel, les Touaregs, autrefois dominants, sont en situation critique. Le Niger et le Mali sont des pays très pauvres et la sécheresse qui y sévit régulièrement a accéléré l'effondrement de la société de pasteurs nomades. Sur le plan politique, il existe depuis les indépendances une défiance tenace des pouvoirs à l'égard des Touaregs, considérés comme potentiellement déstabilisateurs et soumis à contrôle et à répression constants. Les révoltes touarègues se sont répétées depuis 1963, au Niger comme au Mali.

On distinguera aussi les pays (Algérie, Maroc, Niger-Mali) qui comptent des populations berbérophones importantes, pouvant significativement peser sur les équilibres internes, et les autres (Tunisie, Libye, Égypte, Mauritanie) qui abritent des groupes berbérophones réduits, dont le poids social et politique est insignifiant. Le cas des Kabyles est frappant à cet égard : ils ont à la fois fourni une grande part des élites de l'Algérie indépendante et constitué une des principales forces d'opposition au régime politique.

La colonisation et l'intégration dans les États modernes ont remis en cause les fondements des sociétés berbères, qui ont partout subi la généralisation du salariat, les migrations internes (vers la ville) et externes (vers la France et l'Europe), la scolarisation de plus en plus généralisée (dans des langues qui ne sont pas la leur). Les Berbères ne sont plus protégés ni par la géographie ni par les formes d'organisation sociale traditionnelles.

Parallèlement, l'affirmation identitaire berbère touche désormais de larges couches dans la plupart des régions. Le phénomène a d'abord concerné la Kabylie, puis s'est étendu après les années 1970, notamment au Maroc, et prend généralement la forme d'une demande de reconnaissance de la composante berbère de la nation par l'État. Divers quant à son ampleur et à ses formes, il est particulièrement vif et constant en Kabylie depuis 1980 où il connaît des formulations politiques qui vont jusqu'à la revendication d'une large autonomie.

Devant cette poussée, l'Algérie puis le Maroc ont progressivement assoupli leur position et sont passés de l'hostilité à la tolérance contrôlée, puis à une prise en charge mesurée. Dans les deux pays, la berbérité est désormais acceptée comme composante du patrimoine culturel national et des institutions ont été chargées de sa promotion. En Algérie, le berbère est même devenu depuis 2002 seconde langue nationale à côté de l'arabe qui reste « langue officielle et nationale ».

La situation globale des Berbères reste incertaine et tout pronostic quant à leur avenir doit être avancé avec prudence. Les facteurs anciens de résistance ont en général disparu et les éléments qui fondent la possibilité d'une survie berbère sont réels, au moins dans des pays comme l'Algérie, le Maroc, le Niger et le Mali. La disparition annoncée des Berbères et de leur langue n'a rien d'inéluctable.

II - La langue

Le nom « berbère » est depuis fort longtemps appliqué en français au groupe linguistique le plus anciennement connu dans l'Afrique septentrionale et saharienne. Rien ne montre son arrivée à l'époque historique, mais on n'est pas davantage renseigné sur les langues des populations préhistoriques antérieures, qui ont pu laisser des traces au moins dans la toponymie, de même que l'on connaît encore mal l'effet des contacts du berbère avec les langues africaines. Le mot « berbère » paraît venir de l'arabe. Expressif, il a été appliqué à un langage incompris, donc jugé bredouillant. Grecs et Latins employaient de même « Barbari », que du reste ils n'ont jamais réservé à la seule Afrique. D'où une connotation souvent jugée fâcheuse, qui devrait être oubliée depuis longtemps. Les Berbères n'ont jamais adopté ce nom. Traditionnellement, ils désignaient leur langue par des termes d'acception plus limitée, évoquant le groupe local ou régional : « chleuh », « kabyle », etc. Depuis les dernières décades du xxe siècle, la prise de conscience de l'identité berbère a créé le besoin d'une appellation ayant une portée générale : le choix s'est porté sur amazigh, au féminin tamazight (gh ressemble au r parisien), qui passe sans réelle preuve pour avoir été le nom premier des Berbères.

Situation générale

L'emploi d'un terme unique pour désigner l'ensemble linguistique berbère est justifié par son unité profonde, immédiatement perceptible. Mais cette « langue berbère » ne se présente que sous la forme de parlers locaux, ou de dialectes régionaux qui mériteraient le nom de langues. Souvent l'intercompréhension n'est pas assurée. Tout favorisait la dialectalisation : la dispersion des locuteurs sur un espace immense, leur appartenance à des états peu enclins à promouvoir le berbère, l'absence d'un vrai support culturel ou religieux, la concurrence de langues plus favorisées, à quoi il faut bien ajouter, malgré quelques exceptions, une apparente indifférence des Berbères eux-mêmes. À partir des années 1950, cependant, un mouvement s'est développé pour défendre l'identité berbère et d'abord la langue, désormais dégagées de toute compromission avec les anciens colonisateurs. Des associations de militants ont surgi, d'abord chez les immigrants, puis en Afrique où le berbère est maintenant plus ou moins nettement reconnu.

Faire de lui une langue écrite est devenu une priorité. Il possédait une écriture très ancienne. Des inscriptions rupestres de tout âge sont attestées un peu partout et surtout au Sahara, seules ou à côté de gravures. Au iie siècle av. J.-C., les inscriptions libyques d'Afrique du Nord sont un cas particulier de cette écriture consonantique aux tracés géométriques, qui subsiste chez les Touaregs sous le nom de tifinagh. En fait, elle était réservée à des usages limités. À partir du Moyen Âge, on dispose de textes berbères en caractères arabes. Enfin les chercheurs actuels recourent à des caractères latins aménagés. La modernisation du berbère passe donc par un choix entre les trois écritures, libyco-berbère, arabe et latine. Les Touaregs gardent leur écriture en la perfectionnant. Au Maroc, l'Institut royal de la culture amazighe a retenu les tifinagh révisés. Les Kabyles publient des textes littéraires en caractères latins.

Présent dans neuf États, le berbère occupe sur la carte des aires très inégales. Une liste, qui n'est pas exhaustive, désigne du nord au sud : au Maroc, les montagnes, du Rif à l'Anti-Atlas ; en Algérie, divers points à l'ouest d'Alger et surtout la Kabylie et l'Aurès ; quelques villages tunisiens, notamment à Djerba ; en Libye, Zouara et le Djebel Nefousa ; en Égypte, Siwa. Pour le sud, on mentionnera quelques oasis, Timimoun, le Mzab, Ghat et Ghadamès ; en Mauritanie, le zénaga est près de s'éteindre ; par contre, le touareg est présent au Burkina Faso et il a le statut de langue nationale au Mali et au Niger. Au Maghreb, l'espace restant est occupé par l'arabe dialectal, que de nombreuses populations ont adopté. Beaucoup de Berbères vivent dans les grandes villes du Maghreb, d'Europe et d'Amérique du Nord. On ne dispose pas de statistiques sûres pour évaluer le nombre des berbérophones : les estimations vont de treize à trente millions ; un total de vingt ou vingt-cinq millions paraît admissible. Enfin l'ancienne langue des îles Canaries, aujourd'hui éteinte, présente avec le berbère des liens qui demandent à être précisés.

Caractéristiques du berbère

Le berbère est une branche de la famille chamito-sémitique (afro-asiatique), qui réunit l'égyptien, le sémitique (dont l'arabe), le couchitique, l'omotique et le tchadique. Il partage certains traits avec tout ou partie de cette famille, qu'il s'agisse des pronoms ou du système des racines et des schèmes. Tout n'est pas expliqué pour autant et il faudrait faire la part d'éventuels substrats et de l'influence des langues voisines.

Phonie. La diversité des parlers est très sensible. Dans le nord, ils comptent trois phonèmes vocaliques, a, i, u [ou], dont la réalisation varie selon l'environnement ; une voyelle d'appui [ə] peut apparaître, mais n'est généralement pas pertinente, non plus que la longueur des voyelles. Par contre, le touareg possède au moins sept voyelles et une opposition de longueur. Le berbère a des consonnes pharyngalisées (« emphatiques »),̣d, ̣z, etc. Dans certains parlers, les occlusives sont devenues des spirantes. Les pharyngales ̣h et ε ont souvent été réintroduites avec les emprunts à l'arabe. Les consonnes dites géminées ou tendues, notées par une lettre double ou par une majuscule, sont prononcées avec une tension plus forte : on distingue ainsi yuf (« il vaut mieux ») et yuF (« il est enflé »). L'accent tonique n'est pertinent que dans les parlers orientaux, mais partout la prosodie (intonation, pauses) joue un rôle essentiel.

Morpho-syntaxe. Les pronoms supports de détermination, comparables au français celui, ont un rôle très important. Ils constituent le noyau de syntagmes du type celui-ci, celui de..., celui qui et ils sont à l'origine de nombreux outils grammaticaux. Leur base est vocalique (surtout a, i), mais elle peut recevoir des marques de genre ou des déictiques : touareg wa-rəgh « celui-ci », etc.

Les pronoms personnels se répartissent en deux groupes : les affixes dits « objets directs » en raison de leur fonction la plus courante (t, « le ») et les pronoms obliques, déterminatifs d'un nominal ou d'une préposition (s dans Ns, « de lui ») ; a-s « ce de lui » est devenu un « objet indirect » as (« à lui »). Des pronoms autonomes (nTa, « lui ») ont été formés par étoffement de la série « directe ».

Il n'y a pas en berbère de véritable pronom relatif, mais on peut trouver des relateurs, invariables, qui annoncent une proposition relative.

Les noms et les verbes comportent d'abord un radical, formé par l'insertion d'une racine, série ordonnée de consonnes (souvent trois), dans un schème, moule qui peut recevoir également des voyelles et d'autres consonnes. La racine véhicule un concept général, le schème identifie le nom comme désignant l'action, l'agent, etc., ou comme pluriel, et le verbe comme exprimant tel ou tel aspect. Au radical s'ajoutent des indices de genre et de nombre, qui révèlent aussi l'état du nom et la personne grammaticale du verbe. Exemple : i-wragh « il est jaune », ta-wrghi, « le jaune ». Ce système a subi de multiples altérations.

La structure canonique des noms se construit sur le modèle V— au masculin, tV—t au féminin singulier (V est une voyelle). On a ainsi, asrdun « mulet » ; tasrdunt, « mule ». Le nom complément de nominal ou de préposition prend l'état d'annexion, avec chute de V et, sauf en touareg, préfixation de w/u au masculin : ạdạr (n) usrdun, « la patte du mulet ». Mais ce processus est fortement perturbé, notamment par la présence de nombreux emprunts qui gardent l'article arabe à l'initiale. Les noms de parenté ont un statut particulier. Les numéraux berbères sont fortement concurrencés par l'arabe.

Le système verbal est fondé sur l'opposition d'aspect, marquée par les schèmes. Un thème d'accompli s'oppose à un thème d'inaccompli. Un aoriste, aujourd'hui extérieur à l'opposition d'aspect, assume la valeur que lui donne le contexte ; mais il tend de plus en plus, sauf au Maroc, à n'être employé qu'avec la particule ad pour prendre une valeur modale et rendre, notamment, le futur. Ces trois thèmes sont complétés par un accompli négatif, placé après la négation wər/ur, et, dans certains parlers, par un accompli résultatif (touareg), voire par un inaccompli négatif. Le participe est la forme prise par le verbe dans les relatives correspondant aux propositions en qui du français. Un processus de dérivation, connu ailleurs en chamito-sémitique, permet d'obtenir, par des schèmes à consonnes préformantes, des causatifs/factitifs, des passifs et des verbes exprimant la réciprocité. La structure des schèmes dépend notamment du nombre des consonnes de la racine, ce qui aboutit à un grand nombre de types verbaux. Les parlers ont complété le système en recourant à des thèmes supplémentaires, à des particules ou à des verbes auxiliaires.

Les principales prépositions ont deux formes, selon qu'elles régissent un nom ou un pronom ; leur réseau se retrouve pour l'essentiel dans l'ensemble des parlers et semble ancien. Le système des conjonctions, au contraire, compte plusieurs emprunts et semble résulter d'élaborations régionales.

La phrase de base place le verbe en tête. Incluant un indice personnel (en somme un pronom), il peut constituer à lui seul un énoncé : yuZl « il a couru » ; mais l'indice reçoit souvent un complément explicatif, à l'état d'annexion, qui en explicite le référent : yuZl usrdun « le mulet a couru ». Suivent d'autres compléments s'il y a lieu.

La thématisation, très fréquente, crée un contexte : asrdun yuZl « le mulet, il a couru ». La rhématisation, fondée sur une proposition relative mais grammaticalisée, met en relief une information : asrdun a yuZln « le mulet (est) ce (qui) a couru, c'est le mulet [et pas le cheval] qui a couru ». La langue parlée favorise ces deux procédés.

Lexique. Le vocabulaire est très riche dans les activités traditionnelles, élevage, agriculture, arboriculture, etc.). Le long contact avec l'arabe, langue cousine et surtout voisine, a permis de nombreux emprunts. Les mouvements culturels font appel aux procédés connus pour créer un vocabulaire moderne : adaptation de termes anciens, néologismes, emprunts. Un berbère rajeuni cherche sa voie.

III - Les littératures berbères

Les « littératures berbères », depuis trente ou quarante ans, sont en évolution. Les minorités berbérophones ont pris conscience de l'importance de leur langue, élément premier de leur identité. La migration des campagnes ou du désert vers les agglomérations d'Afrique, d'Europe ou d'Amérique, en transformant l'économie du travail et des revenus ainsi que les modes de vie et les contacts entre cultures, a modifié la structure littéraire et la diffusion des œuvres littéraires.

La tradition

Il faut continuer à employer un pluriel – « les littératures berbères » –, car les particularismes linguistiques régionaux subsistent. On ne dit pas « la littérature romane », on distingue « la littérature française », « la littérature espagnole », etc. Et on est encore loin d'une langue littéraire qu'utiliseraient tous les berbérophones. Il faut aussi poser le problème de la notion de « littérature » dans un domaine qui connaît des textes à la fois dans l'expression orale et dans l'expression écrite. Les écrivains berbères, des lettrés en sciences de l'islam, ont employé à partir du xiie siècle des termes berbères ou empruntés à l'arabe et berbérisés qui peuvent caractériser leurs types de textes, écrits en caractères arabes, comme textes littéraires, qualifiés par exemple de « beaux » et « dignes d'admiration ». La langue des œuvres, qui traitaient du dogme, des obligations religieuses et du droit ou chantaient Allah, son Envoyé et les saints était la variété de berbère de la région où elles étaient écrites, lues, commentées.

La critique occidentale a longtemps refusé de considérer comme littéraires des productions orales associant un texte à des circonstances diverses. Pourtant, dans de vastes territoires, il existe chez tous les auditeurs le sentiment d'une différence entre leur langage quotidien et celui des contes ou poèmes véhiculés par des chanteurs-compositeurs professionnels ambulants, avec ou sans troupe, et même celui des contes et poèmes exécutés par des amateurs dans leur propre groupe. On verra ci-dessous qu'on peut préciser, par l'analyse, cette intuition.

Les itinéraires des professionnels délimitent des zones d'intercompréhension du texte, une compréhension qui n'est pas forcément totale. Ces modes de production des textes en vers ou de contes particuliers aux professionnels sont très anciens, de loin antérieurs aux témoignages sur l'organisation de troupes qui se produisaient par exemple en Allemagne à la fin du xixe siècle. Elles étaient composées de chanteurs musiciens, parmi lesquels le chef de troupe, mais aussi d'acrobates et de tireurs. Cela permettait à l'impresario d'étendre les itinéraires à des contrées où se réduisait la compréhension du texte. Ce circuit de diffusion a été connu au Maghreb jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Quant aux contes et légendes villageois, leur naissance se fond dans l'archaïsme des sociétés africaines et méditerranéennes ; même islamisé, le Cyclope du Maroc a des racines préhistoriques communes avec celui de l'Odyssée et celui du Caucase. Le conteur des veillées de village, jusqu'à des dates récentes avait besoin de se dégager par des formules du monde magique recréé par la nuit et par l'histoire qu'il disait. Le poète avait, naguère encore, besoin du don de parole qu'accordait un saint marabout ou un ange, substitué à un génie préislamique.

Il ne faut pas tomber dans l'illusion selon laquelle on aurait affaire, dans toutes ces productions orales traditionnelles, à de simples manifestations folkloriques à l'usage des touristes. En effet, le travail du texte oral et de sa mise en scène fournit des arguments pour prouver que dans les sociétés berbères traditionnelles existe la notion d'une forme d'art que l'on peut nommer littérature ; chaque type de production a localement son nom, même s'il n'existe pas (ou pas encore) de terme berbère général pour désigner l'ensemble des productions. La spécificité littéraire peut en fait se définir par un nombre limité de traits lexicaux comme l'emploi de termes berbères archaïques ou de tournures berbères rares, ou d'emprunts à l'arabe inconnus du parler courant, ou par des traits grammaticaux en nombre limité également, comme les accords ou la place des termes, ce qui justifie l'impression d'une « différence » chez les auditeurs. Mais le vocabulaire et la syntaxe ne sont pas seuls en cause ; les textes berbères littéraires sont marqués par les procédés que les rhétoriciens des littératures européennes ont répertoriés avec des noms savants et que les chercheurs occidentaux se sont longtemps refusé à appliquer à une littérature orale, comme le « soulignement » (mise en relief) ou « l'énallage » (qui échange masculin et féminin, singulier et pluriel). On a pourtant retenu l'image, la métaphore, la métonymie, l'allégorie, tout ce que les auditeurs berbères prennent plaisir à déchiffrer. L'entraînement à la recherche d'un sens caché est une des fonctions du texte berbère traditionnel, que ce soit à travers le conte, la poésie, le proverbe ou l'énigme ; la lyrique et le discours actuels les utilisent toujours, mais la fonction herméneutique cède peut-être le pas aujourd'hui à la fonction esthétique.

Les productions orales se conforment à des règles de composition de leurs discours, autant qu'à l'emploi des ornements rhétoriques. Le soin apporté aux prologues en est une preuve : ils sont précédés d'un prélude musical, suivi ou non de plusieurs formules ; ils peuvent comporter un appel à la bénédiction divine, une affirmation de la bonne moralité du poète, un appel à la bienveillance du public, une annonce du sujet et diverses invocations. Parfois une invocation suffit à l'annonce :

Ô gerbe de miracle porteuse de sequins / Tu n'as su nous donner ni la mort ni la vie / Votre bouche ignore même les paroles / Que ferions-nous alors ensemble ? / Ah ! Montre-toi généreuse je t'en prie / Tu n'es plus mon aimée qu'un rêve dans mes nuits. / Ma raison tu me l'as ravie seul me reste un souffle de vie / Ma raison telle que le roseau pris dans le vent / Jusqu'aux cieux enlevés puis projetés à terre.

Ces vers de prologue sont extraits du répertoire d'un chanteur professionnel marocain dans les années 1960. L'adresse fait de la femme désirée – et perdue – le symbole d'un idéal de prospérité et de luxe. L'invocation à l'aimée ne se réduit pas à la simple image d'une gerbe d'épis et d'un bijou ancien de cérémonie, diadème à chaînettes d'argent auxquelles sont suspendues des pièces d'argent, ce métal ayant un pouvoir bénéfique. Sur l'aire à battre les céréales, on invoquait, comme ailleurs dans le Maghreb berbérophone, une vertu magique d'alchimie, un « miracle » (lkimit), pour que gonfle la récolte, qui se vendrait ainsi plus cher, et pour que la gerbe « enfante » davantage de pièces. Les poèmes berbères sur le thème des aléas amoureux se retrouvent partout. Dans la « ronde » des femmes aimées et des amours déçues, on peut encore citer un asefru du poète kabyle Si Mohand ou Mohand (1860-1906), trois tercets unis par l'assonance, dans le chapitre « Amour. Les jardins » de l'édition Mammeri (1969) :

J'avais planté jardin de prix / De toutes les fleurs empli / Que les langues peuvent nommer / Raisin pourpre / Pêche d'ambre / Le basilic à la rose mêlé / Ah ! n'ai-je donc si longue vie vécu / Que pour le voir de mes yeux devenu / Cette pâture aux troupeaux des bergers.

On retrouve dans d'autres poèmes kabyles, marocains ou touaregs et même dans certains contes kabyles, des portraits féminins stéréotypés, avec les évocations de la bouche, des dents, du visage, de la peau fine, du teint lumineux, du cou de gazelle, des bijoux, de la lourde et longue chevelure, avec la touffe frontale symbole de chance, qui s'orne au Maroc de perles, de coquillages et de corail, avec ailleurs le pied menu. Si le port et l'allure se réfèrent ici à la perdrix, ailleurs à la colombe ou au palmier, ces images et d'autres n'évoquent pas seulement des paysages, des plantes ou des animaux familiers du pays réel, mais sont souvent les traces qu'a laissées la poésie arabe andalouse de l'Espagne médiévale. On notera que le portrait féminin n'évoque qu'un nombre limité des parties du corps, ce qui est visible ; pourtant l'érotisme, absent dans les termes, est présent dans l'effet sur le destinataire.

Le système de convenance

Ce système, qui suppose les remplois, de poème à poème et d'époque à époque, des thèmes, des motifs, des stéréotypes rhétoriques n'est pas propre aux communautés berbérophones ; son organisation a été analysée avec précision par les médiévistes dans les sociétés à littérature courtoise des trouvères ou des troubadours. La convenance fonctionne également dans d'autres communautés européennes modernes, comme l'ont montré les analyses de l'héritage homérique. Elle repose sur une convention tacite entre l'auteur ou le transmetteur du texte et son destinataire ; cette convention n'est pas mise par écrit, il n'existe pas – ou pas encore – d'art poétique berbère. Il y a aussi des règles, qui se perpétuent dans et par les pratiques, de présentation du texte manuscrit et du texte oral. La langue est le premier indice auquel le destinataire reconnaît qu'il appartient au même système culturel que le chanteur ou le conteur. La rythmique du texte en prose, la rigueur de la métrique qui encadre l'improvisation, les rapports entre métrique et musique appartiennent aussi au système culturel.

On a vu que la modification grammaticale est l'un des traits distinguant l'expression littéraire de la langue quotidienne, mais ce sont les procédés rhétoriques qui constituent le trait majeur. Il existe dans tous les textes berbères écrits et oraux une même nécessité de les employer. Tout public d'une autre zone dialectale peut reconnaître qu'il y a une métaphore grâce à sa place dans un contexte de prologue, même si le sens du mot ou de la locution ne lui est pas complètement accessible ; par exemple la « gerbe de miracle », tadla n lkimit, citée ci-dessus, est riche de significations en chleuh, où les trois constituants sont compris : « gerbe-de-alchimie ». Dans le Maroc central ou en Kabylie la perception du sens ne sera pas identique, lkimit n'y sera pas forcément compris et l'image de la tadla est, localement, soit celle de la poignée d'épis, soit celle de la javelle, brassée de céréales sur le chaume. Mais le a (« ô ») d'invocation, les sequins, le mal d'amour évoqué en termes largement intelligibles sont reçus comme les signes d'une métaphore de la femme. La facture des contes et celle de petites unités connues partout, comme le proverbe, la maxime, l'énigme appellent les mêmes remarques.

Parmi les exigences littéraires communes à l'ensemble ou à une grande partie des régions berbérophones, on note aussi le soin apporté à la composition des textes, – en particulier, on l'a vu, pour les prologues –, qui doivent capter l'attention du public. Le destinataire des textes écrits ou oraux peut déterminer la disposition des parties de ce texte grâce à l'emploi des formules. Dans les contes, une formule comme « Il marcha, marcha, marcha » clôt un épisode concernant un ou plusieurs acteurs et annonce qu'on passe à un autre épisode de l'histoire ou qu'on revient en arrière, avec les mêmes acteurs ou avec des acteurs différents. On peut établir des listes de ces nombreuses formules, qui diffèrent du conte à la poésie, mais souvent recourent de même manière à ces maximes, proverbes ou sentences, eux-mêmes de facture rhétorique. Pour les autres caractéristiques littéraires qui peuvent être reconnues dans la totalité des littératures berbères, on retiendra des thèmes aussi généraux que l'amour ou la mort, mais dans leur traitement berbère spécifique. Ainsi du souci morbide de représenter l'horreur physique du trépas, souci qui va du poème chleuh sur la bonne conduite de la vie (al-Awzali, 1714), avec le mourant qui « se tourne et se tord dans la lumière et dans la nuit / Livide le regard vague et l'œil qui se révulse », jusqu'aux vers touaregs (Ayr, 1992) montrant l'aimée infidèle maudite par le poète ; dans la Géhenne, son séant, sa joue, ses cheveux seront brûlés et sa « bouche hideuse en cendres tombera ». Il faut aussi remarquer la fréquente association des thèmes de l'amour et de la mort dans un pessimisme qu'expriment les poèmes lyriques des sédentaires comme ceux des nomades. Les petits contes mettant en scène des animaux ou des personnages, codes des comportements sociaux dans une présentation humoristique, insistent, comme les poèmes, sur les pièges du « monde d'ici-bas », cette ddunit des tentations qui peut mener aux sanctions du Jugement dernier. L'errance imposée par le rejet de l'amoureux ou par son dénuement est un autre de ces thèmes qui, à travers les pays et les âges, ont marqué les œuvres berbères.

On peut certes voir dans ces aspects pessimistes des littératures berbères les manifestations d'un lyrisme que connaissent bien d'autres littératures, mais il faut y reconnaître avant tout les liens traditionnels qui existent entre l'écrit religieux et l'oral profane berbères. Il existe une véritable osmose entre les deux, de l'islam du dogme, du droit et des règles de vie ou des poèmes hagiographiques à ces poésies profanes où transparaît la crainte du Jugement dernier et jusqu'aux historiettes par ailleurs plaisantes qui rappellent pourtant que la mort est inéluctable. La « science des entrailles », distincte de la science de l'islam et accessible à tous, que véhiculent les œuvres héritées ou recréées des professionnels, a maintenu l'héritage lettré islamique ; la recherche et l'étude des poèmes hagiographiques, déjà établie, doit se poursuivre aujourd'hui. Pourtant, autant que les professionnels, les héritiers d'une tradition rurale anonyme savent célébrer la fête et ses joies, dans les réunions familiales, les réunions de groupes sociaux, souvent associées à des rituels propitiatoires, les pèlerinages en commun. C'est aussi une jouissance paysanne qu'expriment les célébrations de l'année agricole. Quand l'eau arrive, « La pluie d'octobre tombe pour la joie des champs » dit une chanson dansée à la saison des labours.

L'évolution

L'urbanisation progresse. Quels espaces communs la ville aux immeubles divisés en appartements peut-elle fournir aux grandes réjouissances d'antan et à leurs chants ? La population urbaine maintient les réunions lors des fêtes de famille ou lors des grandes fêtes de l'islam, mais elle connaît maintenant, avec les festivités qu'organisent les États, des spectacles nouveaux. Même si les techniques contemporaines d'enregistrement peuvent conserver ou stimuler des productions locales, on peut mesurer les pertes de textes que cause à la tradition littéraire berbère la disparition d'une partie des fêtes collectives. Où sont les autres facteurs de maintien, de disparition ou de tranformation des textes ? La langue berbère, pratiquée dans les régions rurales ou nomades, enseignée dans le système scolaire, diffusée par la radiotélévision est indispensable à la survie littéraire, mais pas suffisante. Il faudra examiner l'évolution région par région et faire le compte des contacts avec des cultures étrangères et de leurs influences.

C'est à partir de l'immigration en Europe que les contacts avec les cultures occidentales ont commencé à modifier la typologie littéraire berbère. En France, dès la fin des années 1930, les publics cultivés se sont ouverts au « génie africain » symbolisé par Jugurtha grâce à l'engagement de l'écrivain Jean Amrouche (1906-1962). Si la langue n'est pas le berbère, les thèmes de ses œuvres n'en appartiennent pas moins aux thèmes traditionnels qui subsistent dans les littératures berbères contemporaines, celui de l'exil des travailleurs contraints à s'expatrier, comme celui de la mort mais aussi celui de la beauté méditerranéenne du Maghreb, « l'autre rive », le « trésor » des poèmes berbères et de leurs mélodies, que Taos Amrouche (1913-1976), sœur de Jean, révèle dans ses concerts. Le rôle de ces passeurs de littérature est sans doute capital. Taos a des successeurs, en France avec Idir ; ses chansons à texte berbère représentent un type nouveau. D'autres chanteurs berbères suivront, y compris des femmes (le groupe kabyle Djurdjura avait comme public à Paris autant de Français que d'Algériens immigrés). Dans une génération postérieure, une jeune Marocaine, Hindi Zahra, s'oriente vers le vedettariat anglo-saxon des albums.

Un autre passeur est Mouloud Mammeri (1917-1989). Né en Kabylie, il a aussi résidé au Maroc. Écrivain de réputation internationale, il est l'auteur de romans français édités à Paris, comme plusieurs autres Algériens écrivant en français. Mais Mammeri est aussi un chercheur dans le domaine de l'anthropologie culturelle, un éditeur scientifique d'une grande part du patrimoine littéraire berbère. Il faut souligner, dans les générations suivantes, le rôle majeur des chercheurs berbères pour la conservation du patrimoine et la promotion des œuvres nouvelles. Une des questions qui semble diviser les spécialistes des littératures maghrébines est de savoir si une œuvre d'un écrivain berbère dans une langue autre que la sienne appartient à la littérature berbère ; c'est un problème culturel et politique qui se résoudra au fil du temps.

Le roman en berbère a déjà bien frayé sa voie. L'art de la narration en prose existait dans la tradition. Mais la diffusion actuelle est différente ; elle concerne un public capable de lire le berbère et directement intéressé par les thèmes proposés. Or les thèmes actuels qui relèvent de ce genre sont politiques et rénovent la traditionnelle fonction de satire bien assumée par d'autres genres du passé. On notera aussi un genre en voie d'apparition, analogue au vieux Roman de Renart, aventures du goupil français, une longue narration unifiée, en berbère, faite à partir des petits contes traditionnels en berbère du chacal, du hérisson, du renard. L'attention a déjà été attirée sur ce sujet par une traduction en français. C'est, ou ce sera, un genre littéraire nouveau, prêt à entrer dans la littérature pour enfants, avec ses illustrations différentes de celles de la BD, qui existe déjà au Maghreb avec ses fonctions de divertissement et d'enseignement scolaire.

Un autre type littéraire de narration semble naître de travaux de linguistes berbérisants. Quand le linguiste veut étudier une langue, il a besoin de textes pour établir le système grammatical. Ce peut être un récit qui est souvent l'histoire de la vie du témoin. On peut citer aujourd'hui une biographie recueillie par T. F. Mitchell et Le Récit de Ghabdouane Mohamed, Touareg du Niger. Il existe aussi quelques textes inédits provenant d'autres régions. Ces textes pourraient facilement devenir une variété du roman berbère et s'insérer, par leurs traductions, dans le circuit français à la mode de la biographie, qui a son parallèle au cinéma.

La poésie lyrique continue à vivre, dans des genres nouveaux, libérés des mètres et des variations de motifs propres aux chanteurs professionnels berbères. Des recueils de poètes berbères marocains paraissent en écriture arabe ou latine, avec une rhétorique habilement utilisée. La fonction esthétique du fonds ancien se perpétue en poésie mais aussi en prose.

Des types littéraires nouveaux, comme le théâtre algérien par exemple, dès 1950, en arabe classique et en arabe dialectal étaient proches des citadins berbérophones. Le genre humoristique à fonction satirique du sketch (un acteur berbérophone contrefaisant plusieurs personnages) est également connu au Maroc depuis 1950. Il ne faut pas oublier qu'existe en pays berbère toute une tradition de la mise en scène du texte dans un espace organisé, avec des groupes bien répartis dans leurs rôles, ni que la gestuelle du chant et du conte peut aider à la constitution d'un genre théâtral berbère ; dans les pays à carnavals, les personnages travestis sont déjà des acteurs de théâtre. En France, les cercles d'étudiants berbères ont été particulièrement actifs, dès les années 1970-1980, dans le renouvellement littéraire. Le théâtre de l'Algérien kabyle Mohand U Yah'ia, inspiré de Molière, Sartre ou Brecht, est une véritable création berbère, dans une langue savoureuse, qui se nourrit de proverbes, de poésie populaire et qui incite le public immigré à réfléchir sur sa vie, sur le statut de l'exilé en France et sur les difficultés économiques et politiques du retour au pays :

Tristes jours / Sombres jours / Je ne sais plus où j'en suis / Sur les genoux / Sans un sou / Seul et muet / Souliers qui baillent et quolibets / Même des amis / Comme un homme ivre / Fourvoyé / Chancelant, / dit le poète A. Meki traduit par U Yah'ia.

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LITTERATURE MAGHREBINE

est ordinairement considérée comme appartenant à la famille chamitique et même qualifiée parfois de protosémitique, n'en a pas moins donné lieu à des inscriptions dont l'alphabet se rapproche de l'écriture des Touareg actuels, le tifinagh.

Cela étant, est-ce quelque parenté linguistique qui a favorisé non seulement le développement d'un certain nombre de communautés juives très anciennes, mais bien encore l'installation de commerçants phéniciens d'abord sur la partie la plus orientale de la côte, puis, de proche en proche vers l'ouest, dans des établissements approximativement situés à une journée de navigation les uns des autres ? Le fait est que, si la fixation de la fondation d'une Carthage tyrienne, peu avant la dernière décennie du ixe siècle avant notre ère, n'est pas absolument sûre et si le départ est difficile entre les éléments historiques et les éléments légendaires du personnage d'Elissa-Didon, la relation de lointains voyages a effectivement favorisé la naissance d'une sorte de littérature documentaire en langue punique : témoins les récits respectifs d'Hannon et d'Himilcon que Pline affirme dater de la grande période de Carthage, ce qui laisse encore subsister, du milieu du ive à la fin du vie siècle, une large marge d'incertitude. On sait aussi que, pour nourrir leurs propres œuvres, Salluste et le roi Juba ont trouvé, dans les chroniques locales appartenant au domaine carthaginois ou plus généralement punique, maints détails sur l'Afrique ancienne. Enfin, au dire de Columelle, les écrits des agronomes d'origine punique faisaient autorité à Rome, notamment le traité encyclopédique de Magon dont il ne nous reste qu'une quarantaine de citations, mais qui, lors de la destruction de Carthage en 146, avait eu l'insigne honneur d'être envoyé à Rome pour y être traduit, alors que le reste des ouvrages contenus dans les bibliothèques de la ville avait été donné aux princes « indigènes ». En fin de compte, stèles votives ou traités techniques, ces documents d'origine punique ne présentent pas un intérêt proprement littéraire, d'autant qu'ils nous sont parvenus dans un état tel que nous n'en possédons que de menus fragments, le plus souvent même, pour ce qui est de ceux de la seconde catégorie, sous forme de traduction latine ou bien grecque.

Si le rôle du grec en Afrique n'est nullement comparable à celui que la conquête romaine devait permettre au latin de jouer, on aurait cependant tort de le limiter à un simple moyen de transmission. À côté des divers dialectes locaux d'origine berbère, à côté du punique progressivement devenu langue commune parlée non seulement par les Carthaginois et par toutes les populations citadines, mais même par les souverains africains (ainsi qu'en témoignent des monnaies frappées par Syphax et Masinissa), il y avait place pour une langue de culture. Cette langue fut d'abord non pas le latin mais le grec. La raison de ce fait n'est pas claire : incidence des relations anciennes de Carthage avec la civilisation grecque, manifestation du rayonnement exercé par la colonie grecque de Cirta ou conséquence de la fréquentation des ports numides et maurétaniens par des marins ou des marchands venus de Grèce, de Grande-Grèce ou d'Asie ? Toujours est-il que, sans sa traduction grecque, le rapport d'Hannon ne nous serait point parvenu ; que, des vingt-huit livres de Magon, Dionysius d'Utique établit une version grecque en vingt livres ; que les fils de Masinissa, Mostanabal et Micipsa, passaient pour instruits dans les lettres grecques ; qu'un esprit aussi encyclopédique que le roi Juba avait choisi la langue grecque comme instrument de son œuvre et qu'après lui des écrivains nés en Proconsulaire ou en Numidie ne se sont pas fait faute de composer certains de leurs écrits en grec, notamment Cornutus, Fronton, Apulée et, parmi les chrétiens, Tertullien. C'est dire qu'il y a eu en Afrique mieux que l'implantation d'un enseignement dont témoigne malgré tout Augustin, mieux que la connaissance d'un alphabet et d'une langue attestés sous plusieurs formes par l'épigraphie africaine : parmi ces Maghrébins des siècles qui précèdent et qui suivent le début de notre ère, il y a eu véritablement d'excellents hellénistes.

Caractéristiques générales de la littérature latine d'Afrique

Les lettrés et les artistes ne sont pas tout, et il faut bien reconnaître que, de ce côté de la Méditerranée où depuis les guerres puniques Rome est intervenue avec des alternances de violence et de séduction, les populations ont assez tôt entendu parler latin, tout au moins par des soldats, des commerçants et des colons.

On se tromperait cependant si on imaginait que ce latin de tous les jours est devenu rapidement le parler courant de ces mêmes populations. Ainsi, au milieu du iie siècle après J.-C., Apulée nous donne d'un de ses adversaires un portrait linguistique qui doit assez bien correspondre à celui de l'Africain du peuple : « Il ne parle jamais qu'en punique : à peine quelques mots de grec qu'il tient de sa mère. Quant à parler latin, il ne le veut ni ne le peut. » Et si, au début du ve siècle, le caractère populaire de nombreux sermons de saint Augustin nous prouve que, dans les grands centres où il prenait la parole en latin, des foules relativement considérables pouvaient le comprendre, il faut aussi admettre que, pour la campagne éloignée d'Hippone, il fallait absolument prévoir un clergé capable de s'exprimer en langue punique.

Quant aux grands monuments littéraires de l'Afrique ancienne, même s'il est exact qu'ils ont été essentiellement écrits en latin, il reste que leur production n'est pas antérieure au ier siècle après J.-C. En effet, pour aboutir sinon toujours à des chefs-d'œuvre, du moins à des œuvres véritablement originales, il a fallu qu'une pratique linguistique s'étendant sur plusieurs générations permît aux Africains de disposer d'un instrument assez familier pour qu'ils puissent l'utiliser sans complexe ni maladresse et assez perfectionné pour qu'ils puissent traduire grâce à lui leurs aspirations les plus profondes. C'est en tout cas le prix qu'ont payé les meilleurs de leurs écrivains, ce qui permet d'affirmer avec Paul Monceaux que « la littérature africaine est bien une province des lettres latines, mais une province qui a sa physionomie à part, ses traditions et son génie propre, ses gloires à elle ». Affirmation qui se précise et se justifie ainsi : « Les auteurs africains [...] font souvent mine d'étrangers dans la littérature latine : on dirait des Orientaux égarés, en Occident [...]. On restait carthaginois, maure ou numide ; mais, de loin, on ressemblait à un Romain. »

La ressemblance vient d'abord de ce goût pour l'éloquence qui fait qu'en Afrique on naît orateur (« Afrique, terre nourricière des avocats », disait Juvénal non sans malveillance), qu'on y apprend et qu'on y enseigne volontiers la rhétorique et que, converti au christianisme, le rhéteur y devient tout naturellement prédicateur. Encore serait-il exagéré de prendre pour de la simple affectation cette remarque d'Apulée dans sa préface des Métamorphoses : « Et d'avance, je prie qu'on m'excuse si, maniant en novice une langue étrangère, la langue du forum, je fais quelque faux pas. » A fortiori la prononciation et l'accent jouent-ils un rôle certain, comme en témoigne un passage du De ordine (II, xvii, 45) où Augustin déclare que, sur ces deux points, il « se fait taquiner par les Italiens et les reprend à son tour ». Enfin ce problème de l'accent ne se ramène pas seulement à une simple façon de prononcer telle consonne, notamment les sifflantes (stridor punicus, disait Jérôme), mais il englobe toute la question de l'enflure du style, aussi bien écrit que parlé (tumor punicus). Or, dans cette redondance africaine qui aurait pu être une forme du classicisme romain si elle n'avait pas utilisé simultanément les élégances archaïsantes et les virtualités de la langue vulgaire, il y a beaucoup plus qu'un procédé rythmique : tout un tempérament s'y traduit.

Ce tempérament original excelle à exprimer, par le jeu subtil de l'abstrait et du concret, une imagination violente et une sensibilité très vive ; s'accommodant parfaitement du genre baroque, il fait de l'antithèse un instrument dialectique et abolit volontiers la distance entre prose et poésie ; enfin, il n'est vraiment à l'aise que lorsqu'il parvient à se traduire tout entier dans sa subjectivité la plus brûlante ou dans ses rencontres les plus mystiques avec le divin. Aussi bien n'est-il pas étonnant que les sommets de cette littérature se trouvent dans l'aventure à la fois romanesque et doublement spirituelle du Lucius d'Apulée qui finit par être initié aux mystères d'Isis, et aussi dans la prodigieuse création que représentent les Confessions comme expression littéraire de l'itinéraire intérieur d'Augustin.

Du paganisme au christianisme africain

Il ne servirait à rien d'essayer d'établir une sorte de palmarès de cette littérature latine qui, mis à part le cas de Térence dont la naissance ne suffit pas à faire un écrivain vraiment africain, s'étend du ier siècle de notre ère jusqu'à la fin du viie siècle, si du moins l'on considère qu'un chroniqueur comme Victor de Vita et un poète comme Dracontius justifient à eux seuls qu'on parle de la période vandale et si l'on considère en outre que la période byzantine mériterait d'être mentionnée même s'il n'y avait eu, pour l'illustrer en Afrique, que Priscien avec ses Institutiones grammaticae et Corripus avec son poème sur la guerre contre les Maures. Même si, négligeant le premier siècle (et par conséquent des hommes aussi différents et aussi importants que Manilius, Cornutus et Florus), l'on ne considérait que la période la plus éclatante, celle qui s'étend du siècle des Antonins à la mort d'Augustin (430), il resterait encore une trop longue liste de grands noms pour pouvoir faire autre chose que de les mentionner. Il serait en effet arbitraire de passer sous silence tous ces jurisconsultes, ces rhéteurs, ces grammairiens, ces métriciens, ces historiens et ces poètes dont la gloire a très largement dépassé les limites de l'Afrique.

Il est cependant deux faits dont l'ampleur, précisément universelle, ne saurait être passée sous silence. Pour s'en tenir au plan de la littérature païenne, il faut noter tout d'abord que, au moment où les lettres à Rome donnent très nettement des signes d'épuisement, les œuvres des auteurs africains se répandent dans le monde et que, lorsqu'ils se transportent dans la capitale, ces mêmes auteurs y brillent d'un éclat particulier : ainsi, pour ne pas revenir sur Apulée, Fronton, Aulu-Gelle, Aurelius Victor, Macrobe et même Martianus Capella. En tout cas, pour la fierté des uns (il suffit de parcourir les Florides d'Apulée) et au grand regret des chrétiens qui, tels Tertullien et Augustin, voient dans les spectacles, et notamment le théâtre, la dernière manifestation d'importance du paganisme africain, Carthage a été un des centres littéraires et artistiques parmi les plus brillants du Bas-Empire.

Cependant, à côté de ce phénomène à retardement qui fait de l'Afrique le dernier grand relais de la littérature païenne d'expression latine, il est un autre phénomène beaucoup plus considérable et tourné vers l'avenir. C'est celui que représente une extraordinaire pléiade d'auteurs chrétiens dont on ne retiendra que les plus grands : d'une part, ceux dont l'œuvre participe encore de schémas classiques, même si elle les retourne, dans une intention apologétique, contre la tradition dont ils sont issus : Minucius Felix, Arnobe, Lactance ; d'autre part, ceux qui sont véritablement les Pères de l'Église africaine : Tertullien, Cyprien, Optat de Milève, Augustin. Sans ces derniers notamment, l'Église n'eût pas été à leur époque et ne serait pas aujourd'hui dans le monde ce qu'elle a été et ce qu'elle est devenue. Tant il est vrai que le Maghreb ancien a eu cette paradoxale vocation que l'apprentissage puis la maîtrise du latin lui ont permis de réaliser avant qu'il se fît musulman et se mît à parler arabe : aider à convertir l'univers antique païen en un monde chrétien moderne.

II -  Littératures postislamiques
La littérature berbère

Dans les articles berbères et kabyles, où est étudiée la littérature populaire des différents groupes de dialectes, on aura remarqué combien le fait berbère reste entouré de mystère, combien l'histoire de la langue et de la culture pose de redoutables énigmes. Un effort plus soutenu se développe pour inventorier cette production, par le livre ou la bande magnétique, et sauver ses trésors de l'oubli rapide dont ils sont menacés du fait de mutations socio-culturelles profondes.

De timides tentatives ont été ébauchées par quelques écrivains pour créer un instrument d'expression plus perfectionné qui soit en mesure de traduire les inspirations d'une conscience moderne. On ne peut préjuger de leurs résultats. Dans un Maghreb arabisé où, d'autre part, la langue française paraît devoir jouer encore longtemps un rôle important, la tâche sera rude. D'autant que l'entreprise pose des problèmes d'ordre politique. Le berbérisme a eu des fortunes diverses et connu des utilisations fort ambiguës. L'adhésion non équivoque des populations à l'islam et leur participation au combat de libération nationale ont mis un terme à certaines d'entre elles. Mais il reste qu'une fraction de l'opinion estime, en Algérie, par exemple, que la minorité d'origine berbère est lésée, notamment sur le plan culturel. Ce sentiment peut peser gravement sur l'évolution de certaines régions du Maghreb. Si la tentation d'un régionalisme outrancier constitue, à tous égards, un danger, il faut condamner avec vigueur tout dessein de faire disparaître une source originale et vivante de la culture maghrébine.

On ne doit d'ailleurs pas réduire l'activité littéraire des Berbères à la seule production orale. Les œuvres écrites sont certes très rares, mais elles existent. Toutes postérieures à la pénétration musulmane, elles utilisent les caractères arabes. Mais surtout, des historiens, des généalogistes, des théologiens, des juristes, des voyageurs, des grammairiens, des poètes ont directement écrit leurs œuvres en arabe. La conquête n'a pas islamisé et encore moins arabisé immédiatement le Maghreb. Mais peu à peu l'hégémonie arabo-islamique s'est affirmée, souvent par l'intermédiaire de ceux-là mêmes qui l'avaient combattue. Ils ont dès lors participé, à part entière peut-on dire, à l'activité culturelle du pays, tels ces Berbères installés en Espagne dès la conquête et dont les descendants s'illustrèrent à l'image du poète Ibn Darrāǧ al-Qasṭallī (958-1030), le Mutanabbī d'Andalousie.

La littérature de langue arabe

Il faut faire deux observations liminaires. Au moins jusqu'à la période contemporaine, la littérature arabe du Maghreb ne saurait se détacher de l'ensemble socio-culturel qui s'établit naguère des frontières de l'Inde à l'Espagne. Elle reçoit ses injonctions, obéit à ses lois, souscrit à ses orientations. Même géographiquement, il est difficile parfois de réduire un auteur à son origine maghrébine : Ibn H̲aldūn (Ibn Khaldūn) séjourne en Espagne, quitte la Tunisie et s'installe en Égypte où il meurt ; Ibn Rušd (Averroès) fait une grande partie de sa carrière dans l'Andalousie musulmane soumise aux Almohades ; Ibn Rašīq meurt en Sicile et Ibn Šaraf à Séville. Il y a un perpétuel va-et-vient entre les différentes parties de l'empire. De nombreux savants maghrébins vont se former en Orient avant de revenir dans leur pays natal, lorsqu'ils y reviennent. Ainsi, Ibn Tūmart, le mahdī almohade, poursuit ses études au Caire et à Damas, avant de fonder un nouvel État qui englobe le Maghreb et une partie de l'Espagne. Le regroupement de tous les écrivains n'évite l'arbitraire que s'il sert à mesurer l'importance d'une contribution, qu'elle soit originale ou non.

La seconde remarque concerne la notion même de littérature. Si l'on s'en tenait à l'acception européenne du terme, on ne retiendrait guère que la poésie et ce serait mutiler gravement la réalité de la culture arabo-islamique. Celle-ci privilégie fondamentalement des disciplines comme les sciences coraniques, juridiques, théologiques. La philologie et l'histoire tiennent une place importante. Poésie et prose littéraire, ce qu'en somme il est convenu d'appeler belles-lettres, n'y sont qu'un complément indispensable certes, mais à quoi un lettré (adīb) ne saurait limiter sa formation. Il faut attendre la période moderne pour que la littérature d'imagination essaie de s'imposer.

L'exemple de Kairouan

C'est au viiie siècle que le Maghreb devient une province arabe. L'histoire préside aux destinées de la culture et il faut attendre quelque temps avant que n'apparaissent des hommes de lettres maghrébins. La capitale de l'Ifrīqiya, Kairouan, créée de toutes pièces par le conquérant, joue un rôle de premier plan dans l'activité culturelle. Le fait que des dynasties locales se détachent de plus en plus du pouvoir central semble même encourager une certaine autonomie en ce domaine. Dans un premier temps, celui d'une « intense fermentation religieuse », les docteurs de la loi kairouanais occupent le devant de la scène, contribuant d'une manière décisive à implanter le rite malikite et fixant, pour des siècles, l'attitude des Maghrébins à l'égard des problèmes religieux ou éthiques. Toute une philosophie de l'existence se trouve ainsi définie.

L'un d'entre eux, Abū-l-'Arab Muḥammad (870 env.-945), traditionniste (docteur dans la transmission des ḥadīths du prophète), historien, poète, a laissé un recueil de biographies de ces savants, Tabaqāt 'ulamā' Ifrīqiya (Classes des savants de l'Ifrīqiya). Le plus célèbre d'entre eux est Sahnūn (776-855), dont la Mudawwana sera abondamment glosée, devenant un classique de l'enseignement juridique. Parmi les disciples de cette génération d'érudits, celui dont l'action fut la plus marquante est Ibn Abī Zayd al-Qayrawāni (922-996), dont les nombreuses épîtres et l'œuvre principale (Kitāb an-Nawādir wa-z-Ziyādāt 'alā-l-mudawwana) contribuèrent à la diffusion d'une doctrine malikite systématisée. Cette tradition est si vivace qu'on la retrouve illustrée par Ibn 'Arafa (1316-1401), Berbère tunisien qui forma de nombreux étudiants et fut l'adversaire acharné du grand Ibn H̲aldūn.

D'autres célébrités plaident pour le génie de Kairouan. On peut citer Ibn al-Ǧazzār (mort en 1004), médecin dont le Viatique du voyageur (Zād al-musāfir) fut traduit en grec, latin et hébreu ; l'astrologue Ibn Abī-r-Riǧāl (m. en 1040 env.), connu sous le nom d'Albohazen en Europe où son ouvrage Kitāb al-bari' fī aḥkām an-Nuǧūm fut traduit en castillan pour Alphonse le Sage (vers 1254), et de là en latin, hébreu et portugais.

L'école littéraire produit des travaux qui comptent parmi les plus importants de la critique arabe. Ibrāhīm al-Huṣrī (m. en 1022), dans Zahr al-Adab et Ǧam' al-Ǧawāhir, propose des glanes poétiques et quelques textes théoriques, le tout exclusivement consacré aux poètes et prosateurs orientaux. Son neveu 'Alī (1029-1095) a laissé des dizains d'amour malheureux (Al-Mu'aššarāt) qui sont tenus comme « un des plus beaux chants d'amour de la poésie arabe ». Mais c'est à Ibn Rašīq (1000-env. 1070) que l'on doit l'œuvre critique la plus originale, Al-'Umda fī ṣinā'at aš-Ši'r, traité d'art poétique encore utilisé de nos jours. Il consacra deux autres ouvrages aux poètes de Kairouan et à ceux de Mahdiyya, où puiseront les biographes postérieurs. Son grand rival, poète et critique, Ibn Šaraf (1000-1067), a composé, sous forme de maqāmāt (cf. maqāma), ses Questions de critique littéraire (Masā'il al-intiqād), panorama à vrai dire décevant de la poésie qui montre combien, en ce domaine, on ne se dégage pas de l'Orient.

Enfin Kairouan compte des historiens, tel Ibn ar-Raqīq (m. apr. 1027), auteur d'une Histoire de l'Ifrīqiya et du Maghreb qu'utiliseront Ibn 'Iḍāri et Ibn H̲aldūn notamment. La Tunisie fournira ainsi toute une lignée de chroniqueurs attachés au destin de leurs pays, tels Ibn Abī Dinār pour le xviie siècle, Ibn Abī Ḍiyāf (1802-1874) et ces érudits modernes qui proposent des thèses de valeur.

L'activité de Kairouan préfigure celle du Maghreb. Au long des siècles, des centres comme Tunis avec l'université de la Zaytūna, Tlemcen, Fès avec l'université d'al-Qarāwiyyīn voient naître des générations de lettrés qui s'illustrent dans ces domaines dont on a parlé. Les dynasties se succèdent, réalisant parfois l'unité de l'Afrique du Nord, repartant à la conquête d'une Espagne de plus en plus menacée et bientôt revenue aux mains des chrétiens. Des villes comme Meknès, Marrakech, Bougie sont choisies comme sièges du pouvoir et deviennent autant de foyers actifs de diffusion culturelle. Les étudiants passent de maître en maître, de mosquées en zāwiya, entreprenant de longs voyages pour écouter les leçons d'un savant et recevoir de lui l'iǧāza ou licence d'enseigner à leur tour la matière qui leur fut dispensée. Ainsi se perpétuait une tradition. Dans l'impossibilité de lui consacrer ici une analyse exhaustive, on se contentera d'en relever quelques traits essentiels.

Historiens et voyageurs

Ibn H̲aldūn domine de très haut l'historiographie arabe, mais ne doit pas être tenu pour le seul historien maghrébin. La nature du domaine étudié confère même aux ouvrages traitant de cette discipline une originalité qui permet de grouper leurs auteurs en une école indépendante. Dès les premières années du xe siècle, l'ibadite Ibn aṣ-Ṣaḡīr écrit une chronique des imams rustémides de Tāhert. Kairouan, on l'a vu, compte de bons spécialistes dont les œuvres, aujourd'hui perdues, ont servi leurs successeurs pour une meilleure connaissance des royaumes aghlabide, fatimide et ziride. Mais c'est dans l'ouest du Maghreb qu'apparaît une vigoureuse école d'historiens. À la volonté d'hégémonie unitariste si longtemps exprimée par les Marocains correspond en somme une certaine primauté culturelle renforcée par la proximité de l'Andalousie.

Ibn 'Idāri (seconde moitié du xiiie-xive s.), en compilant des sources perdues, a rédigé une très précieuse histoire de l'Espagne et du Maghreb, Al-Bayān al-Mụgrib fī aẖbār mulūk al-Andalus wa-l-Mạgrib, tandis qu'Ibn Abī Zar' (m. en 1315 env.) consacrait son Rawḍ al-Qirṭās au Maghreb et à la ville de Fès. Le propre frère d'Ibn H̲aldūn, Yaḥyā (1333-1379), qui mena une carrière aussi mouvementée que celle de son aîné et périt assassiné, fut l'historien du royaume de Tlemcen (Bụgyat ar-Rawwād fī ḏikr al-Mulūk min Bānī 'Abd al-Wād). Il y dresse un tableau de la vie intellectuelle et littéraire de Tlemcen au xive siècle qui est d'un haut intérêt. Un autre Tlemcénien, al-Maqarrī (m. en 1632) compose une volumineuse histoire de l'Espagne (Nafḥ aṭ-Ṭīb). Citons encore les chroniqueurs attachés à l'histoire d'une dynastie ou d'une ville que sont les Marocains az-Zayyānī (1734-1833), as-Slāwī (1835-1897), Ibn Zaydān (1873-1946). Ces ouvrages, d'inégale valeur et ne renouvelant pas fondamentalement les méthodes de l'historiographie musulmane, sauf peut-être pour le dernier nommé qui fait un usage scientifique de documents authentiques, restent d'une valeur inestimable pour le témoignage qu'ils portent sur des périodes de l'histoire dont leurs auteurs ont souvent été des contemporains.

Les voyageurs furent nombreux dans cette région de l'empire si propice aux migrations. L'appel de l'Orient y a toujours été entendu et le charme de l'Espagne s'est puissamment exercé. Al-Idrīsī (1100-1166), s'il est né et mort à Ceuta, fit ses études à Cordoue et passa une grande partie de sa vie à Palerme, à la cour des rois de Sicile, Roger II puis Guillaume Ier. Ayant conçu et réalisé un planisphère en argent, il le commenta dans son fameux Nuzhat al-Muštāq fī-H̲tirāq al-Afāq, ou Livre de Roger, achevé en 1154. Son Rawḍ al-Uns, dédié à Guillaume, complète le précédent. C'est une œuvre scientifique, entreprise selon un plan rigoureux et qui utilise souvent une documentation de première main.

Al-Idrīsī est en vérité le seul géographe maghrébin, les autres ouvrages relevant de la relation de voyage. Ibn Baṭṭūta (m. en 1377) a laissé de ses longs périples en Orient, Asie Mineure, Chine, Russie, Afrique noire... un récit étonnant où le merveilleux, le fantastique et l'absurde voisinent avec des informations précises concernant les croyances et les mœurs des pays visités (Tuḥfat an-Nuẓẓār fī 'Aga'ib al-Amṣār). Le texte en a été souvent déparé par les interventions malencontreuses du poète et secrétaire de la cour de Fès à qui il fut dicté.

Avec Ibn al-'Abdarī (xiiie-xive s., Ar-Riḥla-l Mạgribiyya) et al-'Ayyāšī (16281679), les notations de géographie humaine et physique disparaissent ; le voyageur se consacre surtout à noter le nom des érudits qu'il rencontre, à mentionner les textes inscrits à leurs programmes, à faire en somme un exposé sur l'état du savoir, principalement théologique et juridique, de leur époque. Le genre de la riḥla perd ainsi beaucoup de son intérêt, même si ces mémentos bio-bibliographiques sont utiles pour apprécier la qualité et l'extension de la culture musulmane.

Pensée religieuse et juridisme

Cette évolution correspond à une situation de fait. Les disciplines rattachées à la pratique coranique s'imposent et le juridisme exerce sur les esprits une emprise totale. Le Maghreb n'a produit aucun de ces grands théologiens philosophes qui ont fait la gloire de l'Espagne musulmane. C'est par artifice qu'on pourrait lui rattacher Ibn Ṭufayl, médecin, astronome, auteur du célèbre roman philosophique Ḥayy ibn Yaqẓān ; s'il fut premier médecin à la cour almohade de Marrakech, où il mourut en 1185, c'est en fait un Andalou né à Guadix. De même Ibn Rušd, le grand commentateur d'Aristote, né à Cordoue (1126), qui lui succéda au même poste dans la capitale du Sud marocain où il mourut (1198). Il ne s'agit d'ailleurs pas d'appartenance géographique, mais d'une tendance à se satisfaire plus des plaisirs de l'argumentation logique que de l'effort de l'imagination créatrice. On s'efforce de systématiser une pensée religieuse étroitement traditionnelle, non d'inventer les principes d'une élaboration nouvelle. L'action des docteurs de la loi almoravides, les fuqahā', rigoristes, intolérants, censeurs acharnés de toute innovation blâmable, a été ici concluante. Ils ont pourchassé sans merci philosophes et penseurs mystiques dont l'influence aurait pu donner un autre visage à la culture maghrébine. L'autodafé des œuvres d'al-Ḡazzālī (al-Ghazālī), l'anathème lancé contre l'école des ṣūfis d'Almería, plus tard la relégation d'Averroès, autant de réactions contre la pensée ardente et dynamique qui se développait dans l'Espagne musulmane soumise à la loi maghrébine.

Il se trouva des hommes pour s'élever contre cette attitude, tel le mystique marocain Ibn Ḥirzihim (m. en 1164), défenseur d'al-Ḡazzālī et du ṣūfi andalou originaire de l'Afrique du Nord Ibn Barraǧān (m. en 1141) ; ou encore Ibn al-'Arīf (1088-1141). La tradition du mysticisme est d'ailleurs restée longtemps vivace au Maroc, représentée encore par Ibn 'Ašīr (m. en 1362), l'ascète de Salé, qui compta parmi ses disciples le prestigieux Ibn 'Abbād de Ronda ; Ibn 'Aǧība (1747-1809), auteur d'une quarantaine d'ouvrages religieux et de poèmes mystiques.

Mais en fait on ne peut conclure à l'existence d'une pensée profonde et originale. Les juristes se réservent l'essentiel de l'effort intellectuel, réduit le plus souvent à des exercices de glose. Des hommes comme le Tlemcénien as-Sanūsī (m. en 1490) et surtout les Marocains al-Yūsī (1631-1691) et ses contemporains 'Abd ar-Raḥmān et 'Abd al-Qādir al-Fāsī représentent le type de docteur qui se rencontre encore de nos jours. La multiplication de dictionnaires bio-bibliographiques consacrés à ces savants, tels ceux de l'Algérien Ibn Qunfūd (1340-1407), du fassi Ibn al-Qāḍī (m. en 1553), celle des catalogues de saints locaux dont le plus connu est le Bustān de l'hagiographe Ibn Maryam (  1605), montrent à l'évidence que l'avantage reste décidément aux érudits.

Littérature d'imagination et littérature populaire

Par littérature d'imagination, il faut exclusivement entendre la poésie. Elle a toujours été aimée et cultivée en ces pays mais sans jamais prétendre à une création originale. Le souvenir des grands poètes d'Orient et d'Andalousie semble avoir jugulé tout esprit d'initiative. Or, le classicisme le plus contraignant règne sur toute la production arabe et il faudra attendre la seconde moitié du xxe siècle pour que se fassent jour des essais de renouvellement.

Le Tlemcénien Ibn H̲amīs (1252-1308) mena une carrière de panégyriste officiel à la cour de Grenade, où il fut assassiné. Ses poèmes, truffés de termes difficiles, se distinguent par leurs allusions à l'Antiquité persane, gréco-romaine et arabe. Son compatriote Ibn Abī Ḥaǧǧāla (1325-1375 au Caire) a laissé, outre des poèmes, des maqāmāt, genre cultivé aussi au Maroc, et une compilation consacrée à l'amour, Diwān aṣ-Ṣabāba. Un autre Tlemcénien d'origine, mais qui vécut en Orient (Le Caire 1263, Damas 1289), écrivit des poèmes et des maqāmāt encore en manuscrits. Il serait trop long d'énumérer la liste des nombreux poètes maghrébins qui restent au demeurant peu connus. Ibn H̲aldūn, à la fin de sa Muqaddima, cite plusieurs d'entre eux. Mais il ne semble pas qu'apparaisse, une fois la lumière faite sur ces œuvres, un talent personnel.

La sensibilité, l'invention, la fraîcheur doivent aller se chercher dans la production orale populaire. On sait combien les dialectes maghrébins sont diversifiés et caractéristiques. Ils se sont toujours maintenus bien vivants, même au cours des périodes les plus pauvres de la culture musulmane. Ils expriment avec spontanéité et vigueur l'âme d'un peuple très attaché à ses traditions locales. Citadins de Tunis, Alger, Tlemcen, Tanger ou Rabat, nomades du Sud tunisien ou des hauts plateaux algériens, femmes de tout le Maghreb se sont exprimés avec bonheur dans la langue qui correspond le mieux à leur affectivité. La littérature dite du malḥūn, c'est-à-dire d'arabe parlé, a souffert du mépris des anthologues et des critiques arabes qui l'ont toujours considérée comme mineure et indigne d'attention, jugeant la langue populaire comme un résidu dégradé de l'idiome savant. Or, il s'agit en fait de développements parallèles et de traitements différents de la morphologie, de la syntaxe et de la stylistique. À toute époque, les parlers ont évolué d'une façon autonome, ramenant sans cesse le langage à la réalité vécue. Au discours savant, privilégiant des archétypes linguistiques, imposant « une épistémologie générale de nature théologique et rituelle », s'opposent la souplesse, partant le manque de rigueur, et l'agilité d'un discours qui s'organise en fonction des structures socio-culturelles vivantes.

La littérature populaire est abondante et diversifiée : chants d'amour et de guerre, berceuses et comptines enfantines, poèmes de marins et de Bédouins, longues qaṣīdas des maddāḥs ou bardes de l'Oranais dont la célébrité ne se dément pas, tout cela compose le tableau attachant d'un quotidien vécu avec joie ou peine, toujours avec finesse et sincérité. Enfin, l'usage de la langue parlée semble un gage de la réussite du théâtre maghrébin où d'heureuses réalisations expriment un génie très authentique.

Perspectives d'avenir

La pénétration française, à partir de 1830, a déclenché un phénomène d'acculturation qui introduisit des données nouvelles dans la société du Maghreb. Certes, l'attachement à la culture arabo-islamique ne s'est jamais démenti. Les mouvements nationalistes en ont fait un des motifs de leurs revendications. L'action de réformistes tels que l'Algérien Ibn Bādis (1889-1940), président de l'association des 'Ulamā', et ses disciples, celle des universités de la Zaytūna à Tunis et al-Qarāwiyyīn à Fès réussirent à maintenir l'enseignement et la diffusion de la pensée musulmane. Quelques écrivains, poètes, érudits ont maintenu malgré tout une tradition en danger. Le romantique tunisien Abū-l-Qāsim aš-Šābbī (1909-1934), l'Algérien Muḥammad al-'Īd produisent des œuvres poétiques appréciables. Touchés par l'effort de la renaissance arabe, la Nahḍa, mais ouverts à l'influence occidentale, des romanciers, des hommes de théâtre tunisiens et marocains contribuent à l'acclimatation de genres autrefois inconnus de la littérature arabe. Parmi les premiers, retenons les noms de 'Alī Du'āǧi, Messa'di, Bašīr H̲raief, comme ceux de 'Attiya, Madāni, Guermādi, chefs de file d'une école résolument tournée vers le modernisme. Au Maroc, la revue Souffles accueille aussi bien des arabisants que les francisants qui se réclament d'une idéologie révolutionnaire. La nouvelle attire particulièrement de jeunes auteurs. Articles, essais, débats sur l'avenir de la culture se multiplient. Signe d'une vitalité certaine, mais point toujours d'une qualité avérée. Il faut également noter que l'Algérie s'est jointe peu à peu à cette activité.

Une fois l'indépendance acquise, les pays du Maghreb ont eu à régler les problèmes délicats de l'arabisation de l'enseignement. Le bilinguisme et le biculturalisme créent des tensions internes et sont sources de contradictions qu'il faudra surmonter. La langue arabe elle-même, pour s'ouvrir à la modernité, se doit de refondre ses structures, d'accueillir les riches possibilités de ses parlers, de bouleverser les schémas qui la figent. Se poursuit une volonté de dialogue entre écrivains de langue française et de langue arabe enchaînés, quoi qu'il leur semble, à la même réalité.

Les littératures de langue française
La littérature maghrébine des Français

Dès l'installation française en Algérie, les voyageurs se font plus nombreux dans cette partie nord de l'Afrique. Certains y laissent des empreintes picturales ou littéraires qui, quel que soit leur intérêt, n'ont pas toujours dialogué avec les cultures de la région.

Mais l'Algérie, du fait d'une colonisation de peuplement sans équivalence de part et d'autre de ses frontières, a été aussi le pays de résidence de nouveaux venus, issus des pourtours méditerranéens. Les œuvres qu'ils ont écrites, enracinées dans cette terre qu'ils ont voulu leur, ouvrent la voie à l'expression littéraire en langue française des Maghrébins. Les trois pays, par ailleurs, possédaient une communauté juive de vieille souche dont le destin littéraire est à suivre.

Les créations des uns et des autres, exprimées dans une langue commune, porteuses d'imaginaires se déployant dans un espace et un temps partagés, même lorsque prédomine le conflit, sont à connaître pour comprendre le Maghreb littéraire.

Le courant algérianiste, illustré par les noms de Louis Bertrand (1866-1941) et de Robert Randau (1873-1946), est le premier à proposer une expression « autochtone », autonome de celle de la métropole. Mais l'école d'Alger surtout, littérature sur le qui-vive où l'espace est sans cesse revendiqué et la violence présente, instaure des relations étroites et complexes entre écrivains nés en terre du Maghreb, de toutes origines. Son représentant le plus prestigieux est Albert Camus (1913-1960 ; Noces, L'Envers et l'Endroit, L'Étranger, La Peste, Chroniques algériennes). D'autres écrivains de ce courant intériorisent aussi l'espace algérien sans exotisme de pacotille, avec une sensualité qui imprègne les mémoires d'une terre commune. Tournant le dos à la littérature à thèse, ils explorent le réel et donnent une existence littéraire aux Algériens. Ils dénoncent l'injustice coloniale. La plupart s'éloigneront de cette réalité invivable : comment dénoncer l'ordre colonial sans trahir sa communauté ? Leurs premières œuvres nourrissent ce mouvement, « l'école d'Alger » n'ayant pas eu d'existence formelle : ce sont celles de Gabriel Audisio, de René-Jean Clot, de Marcel Moussy, de Jules Roy, d'Emmanuel Roblès et de Jean Pélégri.

L'histoire de la colonie de peuplement a été close avec l'indépendance, mais l'imaginaire a poursuivi son travail : travail de deuil qui s'enlise parfois dans une littérature de la « nostalgérie », mais qui se montre plus dynamique avec ceux qui reviennent sur les lieux et le temps pour dire autrement l'échec vécu dans la haine, la douleur ou le silence, qui reviennent pour comprendre (Alain Vircondelet, Louis Gardel, Michèle Villanueva, Brigitte Smadja, Annie Cohen, Hubert Haddad, Colette Guedj). Ces œuvres ont à voir avec deux espaces, celui de l'origine et celui de leur insertion actuelle, rejoignant les ambivalences des créations maghrébines les plus contemporaines.

La littérature maghrébine de langue française

Écrire dans la langue du colonisateur sans s'y aliéner ? Depuis son émergence, cette question hante la littérature maghrébine de langue française. Mais était-il possible, sous la domination coloniale, d'écrire dans une autre langue ? Une fois accumulé, un patrimoine littéraire doit-il être gommé au nom d'une « pureté » linguistique ?

Les trois littératures du Maghreb sont nées de la colonisation. En imposant sa domination au pays, le système colonial gérait aussi la formation et la culture : il diffusait sa langue par le canal privilégié de l'école, par l'administration, la justice et la presse, pour faire de la langue le « ciment de l'union » de populations disparates. Cette « francisation » sous la contrainte de l'histoire et du pouvoir est lisible dans la littérature.

Cet apprentissage linguistique touche une élite et imprègne aussi l'ensemble des colonisés, par le détour de la marginalisation des langues et des cultures autochtones. Tout ce qui n'est pas français est rejeté dans les marges d'une culture ravalée au rang de folklore, marginalisation que les pouvoirs d'après les indépendances ne sauront ou ne voudront pas affronter, se souciant essentiellement de remplacer le français par l'arabe classique.

La percée des œuvres est plus précoce en Algérie qu'au Maroc ou en Tunisie, car la politique d'assimilation y a été plus systématique et plus longue. La langue d'expression des écrivains n'est alors ni une langue maternelle (orale) ni la langue écrite d'avant la conquête – l'arabe classique –, mais la langue du colonisateur apprise à l'école, instrument de cette « culture de nécessité » dont parle l'essayiste algérien Mostefa Lacheraf dans Algérie, nation et société (1965). À partir de cette norme apprise sous la contrainte, puis par un choix plus réfléchi d'offensive sur le terrain même du conquérant, les écrivains maghrébins usent de cet outil en reproducteurs dociles ou en créateurs inventifs.

Dans les premiers écrits, le français littéraire des Maghrébins, appris au cours d'une formation bilingue dans les medersas, se caractérise par une hypercorrection où la préciosité du style laisse affleurer maladresses et formules ampoulées. Ces écrivains, fortement ancrés dans la langue et la culture arabo-musulmanes, ont des modèles esthétiques surtout réalistes, avec une légère teinte exotique. Le souci dominant est d'ordre informatif plus qu'esthétique. Ils prennent la plume pour témoigner de leur existence et de celle de leur communauté, de leur différence qu'ils estompent en formulant un discours plus ou moins sincère d'adhésion à la mission civilisatrice de la France.

Pour la génération suivante, dans la décennie qui suit 1945, le rapport à la langue française évolue. Encore peu nombreux, les écrivains n'en sont malgré tout pas les défricheurs. La scolarisation s'enracinant, l'instrument linguistique est de mieux en mieux maîtrisé, les recherches esthétiques se font plus sensibles et le texte devient œuvre de création et non plus simple témoignage. Cette génération est celle des classiques maghrébins.

La troisième génération, celle de la postindépendance algérienne, puis celles qui la suivront, acquièrent progressivement, de 1962 à nos jours, un rapport à la langue moins honteux, plus ludique et plus prospecteur, comparable à celui que nouèrent certains écrivains de la génération précédente comme Mohammed Dib, Kateb Yacine, Driss Chraïbi ou Albert Memmi, mais avec une distance appréciable vis-à-vis de la seule référence coloniale. Refusant les balises d'une culture étroite et sélective, ils investissent la langue apprise de références inhabituelles dans sa sphère dominante de fonctionnement, détournent le champ symbolique de ses effets attendus. L'équilibre à trouver entre les sources diverses n'est pas chose aisée, car la mémoire de la violence coloniale est inscrite, malgré tout, dans l'usage de la langue française, ainsi que la perte de l'idiome de l'origine.

Si l'on évoque pour mémoire les œuvres où le français est un instrument d'expression et non de création – ce qui sociologiquement et quantitativement est intéressant pour l'ancrage du français au Maghreb –, deux positions propres aux écrivains peuvent être résumées :

– Refuser de continuer à écrire en français, soit en arrêtant d'écrire (c'est le cas limite de l'Algérien Malek Haddad), soit en écrivant en arabe classique (comme l'a fait Rachid Boudjedra), ou bien langue populaire (les expériences sont surtout réalisées ici dans le domaine théâtral et ainsi que dans quelques récits écrits en berbère).

– Prendre le français à bras le corps, le travailler et le dynamiser, comme dans tout acte de création littéraire, quelle que soit la langue. On entre alors véritablement en littérature. Ces œuvres à deux voix au moins élaborent une esthétique de la bipartition qui constitue, dans la littérature universelle, leur spécificité. La langue est totalement dominée, elle n'est plus un conditionnement ; elle est instrument d'exploration d'un réel transformé par le Verbe et par une subjectivité créatrice à l'œuvre dans son temps.

L'aspect majeur de la littérature maghrébine de langue française dérive, bien évidemment, de cette dernière position. L'émergence de véritables créations ne peut advenir que si l'on bannit toute forme de censure de l'imaginaire. Parce que la triple censure – politique, idéologique, linguistique – pèse lourdement sur les trois pays du Maghreb, la plupart des œuvres publiées à l'intérieur des frontières sont frileuses et timorées, avancent des idées en s'excusant de les exprimer avec les mots qui ne sont pas ceux de la tribu, chaque censeur, faut-il le préciser, définissant ce que sont les mots de « sa » tribu ! Un mouvement de recentrement de la création à l'intérieur du Maghreb, et en particulier en Algérie, était sensible dans les années 1980. Il s'estompe actuellement sous l'effet de la violence qui caractérise les rapports des forces politiques aux intellectuels de ces pays.

On note, toutefois, les efforts des éditeurs dans les trois pays qui œuvrent à l'édition locale, libérant les écrivains de vaines recherches en France (le Maroc est le plus dynamique avec, par exemple, les éditions Eddif et les éditions Le Fennec, La Tunisie, avec Cérès éditions, l'Algérie avec Casbah éditions ou les éditions Barzakh).

La colonisation appartient au passé et les meilleurs écrivains maghrébins, délivrés de ce contexte, ont pu et peuvent sans complexe vivre leur création en langue française, trop souvent sous d'autres cieux que les leurs, et offrir au patrimoine universel des fruits incomparables.

Les genres littéraires

Ce panorama a comme horizon de référence la littérature algérienne qui, par sa longévité, propose une évolution des genres et des écritures sur près de deux siècles. Toutefois, depuis vingt ans, l'épanouissement des œuvres en langue française dans les deux autres pays, complexifie la carte littéraire en innovant ou renforçant les grandes tendances. Les œuvres maghrébines émergent sur un fonds colonial existant, dans un rapport conflictuel aux langues, et dans la perspective d'un avenir d'indépendance ou d'autonomie par rapport à la littérature française métropolitaine et coloniale. Néanmoins, elles inscrivent dans leur texture le dialogue inévitable avec l'autre, qu'il se déroule dans la révolte ou l'apaisement.

L'essai est le premier genre littéraire adopté. Il offrait une tribune efficace pour revendiquer une place dans l'espace colonial. Il y sera fait recours chaque fois qu'un écrivain éprouvera le besoin d'apporter sa contribution originale à un débat culturel ou politique.

Les formes narratives sont ensuite les plus fréquentées. La nouvelle et le roman ont souvent en mémoire l'art du conte ou de ses équivalents traditionnels. Les narrations se multiplient : elles prennent pour sujet une vie exemplaire, la vie même du narrateur (les autobiographies posant la question de l'identité et de l'assimilation), les mille petits faits quotidiens d'une communauté qui permettent de proposer une autre image du Maghreb, en contrepoint du discours colonial. Avec Dib, Chraïbi, Mammeri, Feraoun, Memmi, ces narrations acquièrent l'ampleur des romans classiques, avec ses techniques et ses effets. On peut dire qu'aujourd'hui tous les registres du genre romanesque ont été et sont explorés : le psychosocial, le guerrier, le policier, l'historique, le sentimental. Nedjma (1956), de Kateb Yacine, fait exploser les catégories traditionnelles et marque le début d'une remise en cause des modèles qui a encore des héritiers, et qui suppose la dislocation du temps, de l'espace, des personnages, l'éclatement des structures romanesques. Cette recherche d'un texte – que par commodité générique les éditeurs ou les auteurs nomment « roman » – est patente chez la plupart des écrivains actuels : Rachid Boudjedra, Habib Tengour, Tahar Djaout, Abdelkebir Khatibi, Abdelwabad Meddeb, Abdelhak Serhane, par exemple, mais aussi ceux qui ont disparu prématurément comme Rachid Mimouni, Rabah Belamri, Salah Garmadi ou Mohamed Khaïr-Eddine. Les formes narratives sont également le support de traductions-adaptations de pièces du patrimoine maghrébin ou d'intégration de ces pièces dans les textes de fiction.

L'expression théâtrale a connu plus que toute autre, les aléas des interdits linguistiques. Les pièces de Kateb Yacine, jouées avant 1962, disparaissent très vite pour délit de langue. Les dramaturges optent pour des créations en arabe classique ou, plus souvent, en arabe dialectal, ce qui ne dépassionne pas le débat.

En effet, le problème fondamental du théâtre maghrébin n'est celui de la langue que par l'impact recherché : ce genre qui s'adresse directement au public dans sa langue le touche profondément, et chaque innovation est vécue par les pouvoirs en place comme un geste de défi. Les interdits, les censures, les blocages de toutes sortes frappent les dramaturges et les acteurs. Depuis 1989 en Algérie, à la faveur d'une ouverture culturelle, un renouveau du théâtre s'était manifesté. Des pièces ont été jouées par les mêmes acteurs en arabe puis en traduction française (Slimane Benaïssa, Ziani Cherif Ayad). Mais la reprise en main de la part de l'intégrisme religieux, de la censure idéologique dans le champ politique stérilise toute théâtralité critique et accule les créateurs à l'exil et à la diffusion de leurs pièces hors des frontières. Plus accueillants au renouveau théâtral – et à tous les arts du spectacle en général –, le Maroc et la Tunisie bénéficient de créations et valorisent cet art de première urgence pour des pays qui conservent un fort taux d'analphabétisme, malgré les programmes d'instruction en cours depuis les indépendances dont il faudra attendre les effets littéraires à plus long terme.

La poésie, enfin, demeure une constante littéraire maghrébine. La langue française ne fait pas exception. Née dans l'exil avec Jean Amrouche, elle est aujourd'hui une des expressions essentielles de Maghrébins qui résidaient en France comme Mohammed Dib, Jamel Eddine Bencheikh, qui vivent toujours en exil comme Hedi Bouraoui, Abdellatif Laābi, Tahar Bekri ou Amina Saïd, mais aussi de ceux qui résident au pays comme Mohamed Loakira.

Aux côtés des grands, on trouve une multitude d'expressions poétiques mineures ou éphémères, antérieures et contemporaines. Elles sont le fruit d'événements brûlants – poésie algérienne de la guerre d'indépendance, la poésie marocaine de résistance des années 1970 –, d'instantanés vécus  – « à coups de pied et à coups de poing », selon l'expression de l'Algérien Abderrahmane Lounès. Poésie du terroir, poésie de l'espoir, poésie du « tiroir », elle se diffuse par autoéditions, manuscrits ronéotés, lectures publiques, radiodiffusées. Lorsque des manifestations sont organisées « poésiades », « jardins de la poésie », « journées poétiques » –, elles attirent une foule dense venue écouter des déclamations dans quatre langues.

Les générations littéraires
Avant 1945

C'est en Algérie que la première génération se manifeste à travers des essais et des romans à thèse. Si M'Hamed Ben Rahal aurait écrit, en 1891, la première nouvelle en langue française. Le premier roman, en 1920, est de Ben Si Ahmed Bencherif (1879-1921) et s'intitule Ahmed Ben Mostapha, Goumier. Il faut aussi citer les noms de Abdelkader Hadj Hamou (1891-1953), Chukri Khodja (1891-1967), Mohammed Ould Cheikh (1905-1938), Aly El Hammamy (1902-1949), Rabah Zenati (1877-1952), Djamila Debêche (née en 1926) et Marie-Louise-Taos Amrouche (1913-1976). Jean Amrouche (1906-1962) se détache sans conteste et donne à la littérature maghrébine de langue française ses premiers poèmes nourris de spiritualité et de recherche identitaire.

On ne trouve pas l'équivalent de cette génération en Tunisie, devenue protectorat français par le traité du Bardo en 1881 et par la convention de La Marsa en 1883, ni au Maroc, devenu protectorat français en 1912. Comme ces deux pays recouvrent leur indépendance en mars 1956, leur histoire coloniale est beaucoup plus brève que celle de l'Algérie et les écrivains s'expriment plus volontiers en langue arabe, ayant subi moins violemment les effets de l'assimilation.

Après 1945

En Kabylie, trois écrivains inscrivent leur région au cœur d'une nation à naître et d'un pays en souffrance : Malek Ouary, mais surtout Mouloud Feraoun (1913-1962 ; Le Fils du pauvre, Les Chemins qui montent, Journal) et Mouloud Mammeri (1917-1989 ; La Colline oubliée, Le Sommeil du juste).

À l'ouest, Mohammed Dib (1920-2003) fait vivre avec réalisme des personnages du petit peuple des villes et des campagnes dans sa trilogie, Algérie. Conjointement, son texte est habité par un verbe poétique où lyrisme et inspiration ancestrale s'unissent dans un rêve d'avenir : L'Incendie (été 1954) est une métaphore prémonitoire. Malek Haddad (1927-1978) et Kateb Yacine (1929-1989), à l'est du pays, achèvent de donner toute sa dimension spatiale au roman algérien. Nedjma est un roman où la quête du passé, l'amour et le mythe de l'origine favorisent, par une écriture nouvelle, la recherche d'un Maghreb qui doit surgir des chaos de l'histoire. Assia Djebar (née en 1936), enfin, entame son itinéraire de création par un récit très controversé avec La Soif.

Sensiblement à la même période, Albert Memmi (né en 1920) inaugure l'expression littéraire tunisienne en langue française par son roman autobiographique, La Statue de sel, et son essai, Portrait du colonisé (1957). Au Maroc, Ahmed Sefrioui (1915-2004) publie Le Chapelet d'ambre (1949). Mais c'est Driss Chraïbi (1926-2007) qui s'impose avec éclat par son autobiographie iconoclaste, Le Passé simple (1954), où il enfreint l'obligation de réserve tacite sur les tares de la société colonisée.

Tous ces auteurs qui sont reconnus aujourd'hui comme les classiques maghrébins partagent deux préoccupations et les ont traduites, différemment, dans leurs fictions : la description sensible de communautés méconnues ou mises à l'écart ; l'affirmation d'une humanité autre avec laquelle le colon doit désormais compter. Quant aux œuvres adaptées du patrimoine traditionnel, elles répondent à ce même souci d'affirmer une existence culturelle sans lien avec la domination (pour l'Algérie, Saadeddine Bencheneb, [1907-1968], Mostefa Lacheraf, [1917-2007], Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri] ; pour le Maroc, Ahmed Sefrioui, Elisa Chimenti [1883-1969] ; et, pour la Tunisie, Mahmoud Aslan).

Après 1962

Les indépendances, dont on pensait qu'elles mettraient un terme à l'expression littéraire en langue française, la voient au contraire non seulement perdurer et s'enrichir en Algérie, mais se déployer au Maroc et en Tunisie.

En Algérie, la guerre de libération a fait exploser des expressions poétiques multiples dont la plupart s'effacent, la paix revenue. Demeure la belle œuvre poétique d'Anna Greki (1931-1966). Les poètes poursuivent leur aventure solitaire en tentant le partage avec ces « citoyens de beauté » que Jean Sénac (1926-1973) veut imposer au réel par la force de ses mots. Par ses œuvres (Le Soleil sous les armes, Matinale de mon peuple, Avant-Corps...) et son action, il reste le soleil tenace de la poésie algérienne, jusqu'à son assassinat en août 1973 et au-delà. Il entraîne dans son sillage un poète comme Djamal Amrani, et de plus jeunes poètes comme Malek Alloula (né en 1937), Youcef Sebti (né en 1943, assassiné en 1993), Rachid Boudjedra (né en 1941), Hamid Tibouchi (né en 1951), Abdelhamid Laghouati (né en 1943), Tahar Djaout (1954, assassiné en 1993), Rabah Belamri (1946-1995) et tant d'autres. Malgré la répression et l'incarcération, Bachir Hadj Ali (1920-1989) publie une œuvre poétique attentive aux différentes langues et cultures. Dans l'exil où ils ont choisi de vivre, Mohammed Dib et Jamel Eddine Bencheikh (1930-2005) écrivent. Le premier publie avec régularité romans, nouvelles, pièces de théâtre, poèmes, surprenant le lecteur par la diversité et la richesse de ses créations (dont Le Sommeil d'Ève en 1989, Le Désert sans détour en 1993, Simorgh en 2003 et Laëzza, en 2006, posthume). Le second édite assez tardivement des poèmes engrangés depuis 1956 puis, coup sur coup, plusieurs recueils (dont Transparence à vif en 1990 et Alchimiques en 1991). Son dernier recueil, Sans répit de lumière, paraît en 2003. Ici, le poème occupe tout l'espace de la création, la parole poétique étant la seule à même de délivrer des sens qu'un jour nos mémoires d'avenir pourront revisiter et traduire.

Le théâtre que Kateb Yacine a écrit avant 1962 devient ensuite son pôle principal de création en arabe dialectal. Parmi les essayistes de la guerre – dont l'Algérien d'adoption, Frantz Fanon (1925-1961) – demeure Mostefa Lacheraf, qui poursuit ses analyses exigeantes du réel. Mouloud Mammeri, présent à intervalles espacés dans l'édition littéraire (La Traversée du désert, 1982), se consacre à des recherches linguistiques et anthropologiques sur la culture berbère. Malek Haddad se tait. Assia Djebar publie plusieurs romans majeurs, parcours de création couronné par son élection à l'Académie française en 2006. Le climat de débat violent et passionné autour de la question de la langue et de la culture ne facilite pas l'épanouissement des talents mais, néanmoins, ne les étouffe pas totalement.

De nouveaux écrivains viennent enrichir cette littérature formant aujourd'hui sa troisième et même sa quatrième génération. Citons dans l'ordre de publication de leurs premières œuvres, Mourad Bourboune (né en 1938 ; Le Muezzin, 1968) ; Rachid Boudjedra qui entre avec fracas et scandale dans le monde des lettres avec La Répudiation (1969) ; Nabile Farès (né en 1940 ; Yahia,pas de chance, 1970) ; Habib Tengour (né en 1947 ; premier récit en 1978) ; Yamina Mechakra (née en 1945) dont La Grotte éclatée est une des œuvres majeures sur la guerre de libération ; Tahar Djaout (L'Exproprié, 1981) et ses romans corrosifs et dénonciateurs (Les Chercheurs d'os et Les Vigiles) ; Rabah Belamri (1946-1995) et son roman Femmes sans visage (1992) ; Hawa Djabali (née en 1949) et son roman, Agave, en 1983 ; Malika Mokeddem (née en 1951) publie Les Hommes qui marchent en 1990 et a publié, en 2005, sa septième œuvre, Mes hommes ; enfin Nina Bouraoui (née en 1968), dont la naissance littéraire a été très remarquée, avec La Voyeuse interdite (1991) et a reçu le prix Renaudot en 2005 pour Mes mauvaises pensées. Autour de ces noms prestigieux ou en voie de consécration, gravitent, en Algérie et en France, d'autres noms d'écrivains dont la position est plus excentrée, comme celui de Leïla Sebbar (née en 1940) qui, de Fatima, ou les Algériennes au square (1981) au Silence des rives (1993), puis aux recueils de nouvelles et aux collectifs, occupe une place tout à fait particulière au cœur d'un triangle qui relie littérature française, littérature algérienne et littérature migrante.

Tous ces écrivains se sont imposés d'emblée par une œuvre forte (c'est le cas de Rachid Boudjedra, ou de Yamina Mechakra) ou progressivement, en passant de récits assez proches du souvenir d'enfance à des fictions majeures (c'est le cas de Rabah Belamri ou de Malika Mokeddem). Leurs regards sur le réel, décapants et incisifs, leur pouvoir de suggestion et de transposition sont la preuve jamais démentie de la dimension de lucidité qui caractérise la littérature, annonciatrice des maux qui guettent une société obsédée par son désir de recentrement sur une authenticité mythique et monolithique, la conduisant à l'expulsion de toute marque d'étrangeté. C'est dire que cette littérature est un enjeu essentiel où se jouent son existence et sa reconnaissance, jamais stabilisée depuis son émergence.

Au début des années 1990 et plus nettement vers 1995, de nouveaux venus s'imposent, dont certains représentent les vraies valeurs d'une nouvelle génération d'écrivains : trois d'entre eux étaient déjà connus du lectorat algérien mais ont pris leur pleine mesure en exil : Aziz Chouaki (né en 1951) et L'Étoile d'Alger (1997) ; Abdelkader Djemaï (né en 1948) et Sable rouge (1996) ; Anouar Benmalek (né en 1956) et Les Amants désunis (1998) ; de nouveaux venus, comme Maïssa Bey (née en 1950) et son second roman, Surtout ne te retourne pas (2004), ont des parcours déjà reconnus et très prometteurs : ainsi de Nourredine Saadi (né en 1944) et de son très beau second roman, La Maison de lumière (2000) ; de Boualem Sansal (né en 1949) dont l'entrée en littérature fut fracassante avec Le Serment des barbares en 1999 et qui confirme sa position d'œuvre en œuvre (Dis-moi le paradis, 2003 ; Harraga, 2005 ; d'une génération successive, Sofiane Hadjadj (né en 1970) et son récit, Ce n'est pas moi (2003) ; Salim Bachi (né en 1971) et son roman Le Chien d'Ulysse (2001) et El-Mahdi Acherchour et son poème, l'Œil de l'égaré (1997). La plupart de ces titres ont reçu des prix et distinctions et un accueil notable de la critique.

Au Maroc, la littérature de langue française n'offre pas du tout le même visage : elle est plutôt le fait, comme en Tunisie, de créateurs isolés qui ont choisi de s'exprimer dans cette langue. Depuis une vingtaine d'années cependant, cet isolement devient un mouvement plus ample qui permet aux écrivains marocains et tunisiens de former une littérature reconnaissable au sein de l'ensemble maghrébin.

Ahmed Sefrioui a peu écrit après ces premières œuvres et meurt en 2004 ; Driss Chraïbi représente le plus connu de ces écrivains avec, à son actif, une quinzaine de romans d'une grande diversité, notoriété qu'il partage avec Tahar Ben Jelloun (né en 1944), dont les romans et récits sont simultanément célébrés par le public et, souvent, critiqués par l'intelligentsia marocaine ; ainsi de la polémique qui a entouré son roman, Cette aveuglante absence de lumière, sur le bagne de Tazmamart, en 2001. Il a publié, en 1973 son premier récit, Harrouda, et obtenu le prix Goncourt pour La Nuit sacrée, en 1987. Comme Chraïbi ou Khatibi, certains de ses récits déplacent les personnages vers d'autres espaces que le Maghreb.

L'intrusion de Mohammed Khair-Eddine (1941-1995), à l'écriture agressive et provocatrice (Agadir, 1967, ou bien Légende et vie d'Agoun 'Chich, 1984), et la parution de la revue Souffles dont il est le fondateur mettent brusquement les écrivains marocains, autour des années 1970, aux premiers rangs de la littérature maghrébine. Abdellatif Laābi (né en 1942) publie en 1969 L'Œil et la nuit, puis plus tard Les Rides du lion (1989). Emprisonné puis libéré, il tente de rendre dans son écriture un peu de la violence du monde carcéral et devient le chef de file d'une narration poétique de l'engagement et du refus. Abdelkebir Khatibi (1938-2009) innovait en 1971 dans l'autobiographie en publiant La Mémoire tatouée. Plus proche de l'écriture de l'essai que de celle de la fiction, il a néanmoins fait paraître, en 1990, Un été à Stockholm. Enfin, plus récemment, Abdelhak Serhane (né en 1950) donnait un souffle nouveau au roman marocain avec Messaouda (1983). Mohammed Loakira (né en 1945) poursuit, depuis L'Horizon est d'argile (1975), un parcours poétique exigeant. Du côté des femmes, paraissent des œuvres romanesques, le plus souvent d'inspiration autobiographique ou dans la veine d'un témoignage sociologique : Fatima Mernissi (née en 1940) publie, notamment, Le Maroc raconté par ses femmes (1984), puis Rêves de harem, (1994). En 1985, Badia Hadj Nasser publie Le Voile mis à nu ; en 1990, Nouzha El Fassi, Le Ressac ; Fatiha Boucetta, Anissa captive en 1991. En 1992, c'est Dounia Charaf qui donne L'Esclave d'Amrus puis Nadia Chafik, en 1995, Filles du vent. La même année, en 1999, Rajae Benchemsi publie six récits, Fracture du désir et Yasmine Chami-Kettani, un roman à l'écriture ciselée, Cérémonie. Abondante production dont nous ne donnons que quelques titres ! Nous la concluons par les contes savoureux et impertinents de Hafsa Bekri-Lamrani, Jellabiates, (2001), qui suivent l'évolution de la société marocaine à partir d'un vêtement archétypique, la djellabah.

Le cas de la Tunisie est encore différent. En 1975, un Tunisien, Mustapha Tlili (né en 1937), fait paraître un roman, La Rage aux tripes. En 1979, le public commence à se familiariser avec l'écriture sophistiquée d'Abdelwahab Meddeb (né en 1946) qui publie Talismano, et définit sa position comme celle de l'« entre-deux », irrécupérable tant par le « nationalisme » que par le « fondamentalisme ». De son côté Albert Memmi continue à faire paraître poèmes, romans, essais dont un Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, (2004).

Durant la même période, des poètes – qui continuent à publier actuellement – éditent leurs premiers recueils : Hedi Bouraoui (né en 1932) dès 1966 ; Salah Garmadi (1933-1982), Nos Ancêtres les bédouins, en 1975 ; Moncef Ghachem (né en 1947) en 1970 ; Majid El Houssi (né en 1941) en 1972 ; Sophie El Goulli en 1973, Chems Nadir (pseudonyme de M. Aziza ; né en 1940) en 1978. Avec des écrivains plus nombreux, la littérature tunisienne se fait alors une place dans le champ maghrébin de langue française ; elle rejoint les préoccupations des autres auteurs en montrant une réflexion et des réalisations originales dans sa recherche d'un syncrétisme ou d'un ajustement entre les deux cultures et les deux langues, sans doute parce que le bilinguisme français-arabe y est mieux vécu parce que mieux maîtrisé.

Il nous faut noter la création tout à fait originale, dans le conte et le récit filmique de Nacer Khemir (dont on connaît L'Ogresse en 1978) qui, entre rêve et histoire, et par la magie du verbe, parvient à donner existence à un pays jamais advenu. D'autres écrivains viennent encore enrichir cette littérature tunisienne, tels Tahar Bekri ou Amina Saïd, auteurs de plusieurs recueils de poèmes. Hélé Béji (né en 1948), déjà connue pour un essai, publie un récit autobiographique, L'Œil du jour (1985), et plus récemment un nouvel essai, Une force qui demeure (2006). Fawzi Mellah (né en 1946, également dramaturge, comme Hedi Bouraoui) fait paraître coup sur coup deux romans au rythme enlevé (dont Le Conclave des pleureuses, 1987). Enfin, un très beau roman, Chronique frontalière (1991), de Emna Bel Haj Yahia (né en 1936) suivi de deux autres romans, évoque l'inaccomplissement des vies féminines, d'une parole en sourdine, plus corrosive que bien des cris.

Des écrivains maghrébins d'origine juive ont choisi d'être citoyens d'un des trois pays du Maghreb après l'indépendance et, au début des années 1980, ont publié une première œuvre, suivie d'autres : le Marocain Edmond Amran El Maleh (Parcours immobile, 1980) qui a reçu en 1996 le grand prix du Maroc pour l'ensemble de son œuvre d'une hauteur et d'une complexité inégalées, le Tunisien Gilbert Naccache (Cristal, 1982), l'Algérienne Myriam Ben (1928-2001) qui a fait paraître son premier recueil de nouvelles, Ainsi naquit un homme en 1982, suivi de nombreux autres textes poétiques, autobiographiques et dramatiques.

Quel devenir ?

Au terme de ce parcours, il apparaît que la littérature maghrébine de langue française, déjouant les sombres pronostics, a refusé de disparaître. Elle s'est entêtée à dire la réalité maghrébine, malgré des idéologies totalitaires au pouvoir qui entendaient restreindre considérablement la marge d'expression. Pour cela, elle a dû souvent s'expatrier pour se faire entendre.

Sur le plan strict des écritures, les genres codifiés ont fait place à une prose narrative ou poétique inclassable. Les réalisations vont des recherches les plus hermétiques aux récits dont la symbolique plus accessible et suggestive laisse place à la liberté du lecteur. Nombreuses sont également les écritures de l'urgence, sachant marier engagement et symbolisme : comment échapper à l'histoire dans un Maghreb en pleine mutation ?

Sur le plan des échanges entre les deux domaines linguistiques de création, la complémentarité s'est imposée davantage que la concurrence. Des metteurs en scène et des auteurs passent, sans complexe, d'une langue à l'autre. Les auteurs se traduisent mutuellement ; les recherches esthétiques convergent vers une modernité assumée. La notion de « bilangue » avancée par le Marocain Khatibi, définie comme « langue de l'aimance », peut se retrouver peu ou prou chez de nombreux auteurs qui signent une identité « métisse » dans la dynamique de l'Histoire et contre le mythe de la pureté de l'origine. La revendication d'une existence et d'une écriture aux dimensions du monde est une façon de répondre à la difficile résidence au pays (pour des motifs divers) et, conjointement, à l'impossible renoncement aux marques et traces d'une société et d'une culture d'origine. Ces écrivains vérifient une nouvelle fois l'adage qui veut que « son pays, on le porte en soi ». De cette apparente contradiction entre éloignement et proximité, ils font leur terreau d'invention et d'innovation.

Un bel exemple de ce désir de partage et de dialogue avec un pan de mémoire prestigieux et actif peut être donné en observant l'espace de création qu'est le recueil des Mille et Une Nuits. À partir de 2005, La Bibliothèque de la Pléiade publiait une nouvelle traduction, due à Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, de ces contes. Auparavant, le Marocain, Mostafa Nissaboury (né en 1943) avait publié en 1975 son poème, La Mille et Deuxième Nuit, et l'on sait que trois des romans de Tahar Ben Jelloun ont les contes arabes comme référence, (L'Enfant de sable, 1985 ; La Nuit sacrée, 1987, et La Nuit de l'erreur, 1997). Le conteur tunisien, Nacer Khemir a rendu vivante cette tradition de l'oralité, de la poésie et de l'impertinence. Abellatif Laâbi fait se rencontrer, dans sa pièce de théâtre, Exercices de tolérance (1993), Shéhérazade et Rimbaud. En 1996, son compatriote, le Marocain Lotfi Akalay (né en 1943) publiait, en un roman désopilant et dénonciateur, Les Nuits d'Azed. La même année, la Tunisienne, Fawzia Zouari, faisait paraître un essai remarquable sur la création de la femme arabe et maghrébine, Pour en finir avec Shahrazade. La Shérazade de Leïla Sebbar a quelque chose à voir avec son illustre ancêtre, comme celle de l'Algérienne Salima Ghezali (Les Amants de Shahrazade, 1999). Une autre Algérienne, Maïsssa Bey, écrit ses « contre-Nuits » avec son roman, Cette fille-là (2001). Enfin, un nouveau romancier algérien, Mourad Djebel (né en 1967), publie en 2005, Les Cinq et Une Nuits de Shahrazède. Il y a bien là un imaginaire commun qui tisse la mémoire et l'avenir de ces écritures maghrébines, tous genres confondus, fécondant le conte ancien en un feu d'artifice de nouvelles écritures.

Les femmes, minoritaires jusque-là, ont fait une percée remarquable depuis 1980 dans les deux langues. Elles s'essaient dans d'autres genres que l'autobiographie. Plus encore que les Algériennes, les Tunisiennes et les Marocaines s'illustrent dans l'essai, proposant des textes exemplaires. Elles semblent aussi visiter avec bonheur le roman historique, le mal aimé de la littérature maghrébine de langue française, comme c'est le cas de Fawzia Zouari ou de Allia Mabrouk d'une part, de Zakya Daoud d'autre part. En cela elles sont à associer à leurs confrères qui travaillent ainsi à rendre leurs mémoires aux Maghrébins, comme l'Algérien Djamal Souidi ou le Tunisien Rafik Darragi.

On remarque aussi que, dans cette soif de quête et d'enquête, le roman policier se taille une belle part, soit en s'intégrant en position seconde dans maints romans réalistes (ainsi chez Fawzi Mellah, chez Boualem Sansal, chez Ben Jelloun), soit en proposant les tribulations d'un policier : ainsi, l'inspecteur Ali, du Marocain Driss Chraïbi, est devenu célèbre comme l'inspecteur Llob de l'Algérien Yasmina Khadra.

En ce début de xxie siècle où les perspectives pour ces trois pays sont inégalement optimistes, l'avenir des écritures est assuré mais leur constitution en ensembles littéraires pleinement dynamisés dans leurs espaces nationaux est loin d'être acquise, car l'histoire politique du Maghreb freine brutalement le mouvement ascendant. Si l'exil n'est pas synonyme de stérilité pour le créateur, il ne peut rester la condition majeure des écrivains d'une littérature nationale surtout lorsqu'il est plus imposé que choisi. Née de l'exil – dans une langue, dans une histoire –, la littérature maghrébine de langue française demeure, pour d'autres raisons, une littérature de l'exil et en exil. Soutenus par les maisons d'édition parisiennes les plus prestigieuses, célébrés par de multiples prix littéraires, ses écrivains restent d'« ailleurs », sans reconnaissance de « résidence ». Les institutions de leurs pays ne les intègrent pas à part entière dans les circuits de diffusion. Les institutions françaises les diffusent avec leur label d'exotisme.

Si le Maghreb, enlisé dans sa difficile naissance à la modernité, ne peut reconnaître, comme une partie de lui-même, leur différence, seront-ils condamnés à être les témoins d'une époque éphémère de l'histoire ? S'il est difficile de répondre à cette question, au moins peut-on souhaiter que ces écrivains soient assimilés à une plus vaste littérature de la Méditerranée et de l'Orient, où le Maghreb accepterait son Nord sans que l'Europe désavoue son Sud. À l'heure où les échanges interplanétaires doivent prendre toutes leurs dimensions, ils représentent une partie modeste mais tenace de la fertilité de rencontre des cultures et des langues.

Bibliographie
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Depuis l'islam
Littérature berbère
  • A. Basset, Textes berbères de l'Aurès, introd. C. Pellat, Paris, 1961 ; Textes berbères du Maroc, Paris, 1963
  • R. Basset & C. Pellat, « Berbères », in Encyclopédie de l'Islam, t. I, 2e éd., E. J. Brill-G.-P. Maisonneuve-Larose, Leyde-Paris, 1960
  • C. Lacoste-Dujardin, Le Conte kabyle, Paris, 1970
  • A. Laroui, L'Histoire du Maghreb, Paris, 1970
  • Littérature et oralité au Maghreb, éd. Univ. d'Alger, L'Harmattan, 1993.
Littérature arabe
  • Encyclopédie de l'Islam, 2e éd., ibid., 1960.
Littérature de langue française
  • J. Arnaud, La Littérature maghrébine de langue française, 2 t., Publisud, Paris, 1986
  • « La Perception critique du texte maghrébin de langue française », in Horizons maghrébins, univ. de Toulouse-Le Mirail, no 17, 4e trimestre 1991
  • J. Déjeux, Maghreb, littératures de langue française, Arcantère, Paris, 1993
  • Du Maghreb, no spéc. 375 bis des Temps modernes, oct. 1977
  • J. L. Joubert dir, Littératures francophones du Monde Arabe, Nathan, 1994
  • A. Khatibi, Le Roman maghrébin, Maspero, 1968, S.M.E.R., rééd. Rabat, 1979
  • Les différents numéros de la revue Itinéraires et contacts de cultures (publications du Centre d'études francophones de l'université de Paris-XIII), L'Harmattan
  • J. Madelain, L'Errance et l'itinéraire. Lecture du roman maghrébin de langue française, Sindbad, Paris, 1983.
  • Le site de LIMAG, consacré aux littératures du Maghreb, www.limag.refer.org.
Anthologies
  • C. Achour, Anthologie de la littérature algérienne de langue française, Bordas, 1990
  • J. E. Bencheikh & J. L. Valensi, Diwan algérien. La poésie algérienne de 1945 à 1965, S.N.E.D., Alger-Paris, 1965
  • J. L. Joubert et al., Les Littératures francophones depuis 1945, Bordas, Paris, 1986
  • A. Memmi, Anthologie des écrivains maghrébins d'expression française, Paris, 1964
  • A. Memmi dir., Anthologie des écrivains français du Maghreb, Présence africaine, P

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Commentaires (16)

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